Culture
Quand la réalité bloque la caméra, l’imagination prend le relais

_**À la Berlinale, des cinéastes confrontés à l’impossibilité de tourner sur place déploient des trésors d’inventivité pour porter à l’écran les récits de leur pays d’origine.**_
La promesse d’une fenêtre ouverte sur les cinémas du monde entier se heurte parfois à des réalités politiques ou sécuritaires qui interdisent tout tournage. Cette contrainte radicale pousse les réalisateurs à réinventer les moyens de la fiction, déplaçant les décors et bricolant des solutions techniques pour préserver l’authenticité de leur propos. Le festival de Berlin offre cette année plusieurs exemples saisissants de cette nécessaire créativité.
L’Afghane Shahrbanoo Sadat, dont le film a ouvert la manifestation, en est une parfaite illustration. Exilée à Hambourg, elle n’a jamais pu filmer dans son pays, même avant le retour des talibans. Pour sa comédie romantique, qui suit une cadreuse et un journaliste pendant l’offensive islamiste, les projets de tournage au Tadjikistan, en Jordanie ou en Grèce ont tous échoué. Le film a finalement été réalisé dans le nord de l’Allemagne, avec des réfugiés afghans. Une prison désaffectée de Berlin, sous un ciel bleu soigneusement choisi, a servi à recréer l’aéroport de Kaboul lors de l’évacuation chaotique de 2021. Pour la cinéaste, il s’agissait de s’approprier le récit, trop souvent confisqué par des regards extérieurs, et d’affirmer le droit à la fiction face au documentaire.
La Libanaise Danielle Arbid a rencontré un obstacle similaire. Alors qu’elle préparait un tournage à Beyrouth en 2024, l’escalade des violences a tout compromis. Refusant de transposer son histoire d’amour insolite dans une banlieue française, elle a opté pour un studio à Saint-Denis. Avec un budget modeste, elle a fait filmer par une équipe restée au Liban des plans fixes des rues de la capitale, ensuite projetés en fond de plateau. Cette démarche, qu’elle qualifie de militante, visait à montrer la persistance de Beyrouth malgré les bombardements, et à témoigner de sa résilience par l’image.
Une autre stratégie, plus conceptuelle, est à l’œuvre dans le film du réalisateur germano-turc Ilker Çatak, en compétition officielle. Son récit suit un metteur en scène et une actrice turcs mis au ban pour leurs opinions politiques. Bien qu’un tournage en Turquie ait été envisageable, l’équipe a délibérément choisi de filmer en Allemagne, où Berlin devient Ankara et Hambourg se substitue à Istanbul. Ce choix artistique dépasse la simple contrainte pratique. Il cherche à universaliser le propos, en soulignant que les libertés fondamentales, y compris en Occident, restent précaires et doivent être défendues chaque jour. Le film suggère ainsi qu’aucune société n’est à l’abri d’un recul démocratique.
Ces parcours distincts convergent vers un même constat. Lorsque le terrain est inaccessible, le cinéma ne renonce pas. Il invente d’autres chemins, déplace les frontières et utilise l’artifice non pour fuir la réalité, mais pour en saisir l’essence avec une acuité parfois renouvelée. La contrainte, loin d’étouffer la création, peut en devenir le moteur.

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