Culture
L’édition braille française au bord du gouffre
_**Le dernier éditeur national de livres en braille, essentiel à l’accès à la culture pour les personnes déficientes visuelles, alerte sur un risque imminent de disparition, faute de soutien financier pérenne de l’État.**_
Dans les rayonnages du pôle « L’Œil et la Lettre » à la médiathèque José Cabanis de Toulouse, une collection unique en France rassemble près de cinq mille ouvrages en braille. Ces volumes, qui voyagent jusqu’en Algérie et en Italie, constituent un patrimoine fragile. Ils sont presque exclusivement fournis par le Centre de transcription et d’édition en braille (CTEB), la seule structure de ce type encore active sur le territoire national depuis 1979. Sa directrice, Adeline Coursant, lance un avertissement sans équivoque. Sans un engagement financier concret des pouvoirs publics, la fermeture du centre est une perspective réelle, ce qui mettrait en péril l’ensemble de l’édition adaptée.
Le CTEB, qui emploie onze salariés et s’appuie sur une soixantaine de bénévoles, alimente un catalogue de deux mille cinq cents références et exporte vers la Belgique et le Canada. Sa mission se heurte à des contraintes économiques lourdes. La production d’un livre en braille, nécessitant un papier spécifique, des machines à embosser et une main-d’œuvre qualifiée, représente un investissement compris entre sept cents et mille deux cents euros. L’adaptation d’un roman peut exiger plusieurs semaines de travail et aboutir à une dizaine de volumes en relief. Pour assurer sa survie, l’association tire ses seuls bénéfices de la transcription de relevés bancaires, une activité menacée à moyen terme par la numérisation des services financiers.
L’accès à la lecture est pourtant une question d’égalité fondamentale. Comme le rappelle Jean-Michel Ramos, bibliothécaire malvoyant, se priver du braille revient à exclure toute une partie de la population de la vie culturelle et intellectuelle, renforçant ainsi sa précarité. Denis Guérin, responsable de la communication du CTEB, insiste sur ce point. Le livre ne saurait être un produit de luxe. Il est le socle d’une démocratie. La décision prise il y a trois ans d’appliquer le prix unique du livre aux ouvrages en braille a d’ailleurs entraîné un doublement des ventes, prouvant la demande.
Face à l’urgence, le centre a formulé des propositions au ministère de la Culture. Une augmentation minime du prix de chaque livre vendu en librairie, de l’ordre de huit centimes, pourrait selon lui financer durablement toute l’édition adaptée. En l’état, seuls quatre pour cent des nouveautés littéraires sont transcrites en braille chaque année, soit environ deux cents titres sur soixante-dix mille publications. Les responsables du CTEB, tout en saluant une dynamique favorable à l’inclusion depuis les Jeux Olympiques de 2024, appellent à une action rapide. L’enjeu dépasse la simple conservation d’un savoir-faire. Il engage le droit fondamental de tous à l’autonomie, à l’éducation et à la culture.
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