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Le ciel ukrainien se vide : l’ornithologie face au conflit

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Entre les tirs de drones et les explosions de missiles, les oiseaux d’Ukraine paient un lourd tribut à la guerre, tandis que quelques passionnés s’accrochent à leurs chants.

Dans la région de Kryvyï Rig, au centre de l’Ukraine, Viktor Sevidov, photographe animalier de 37 ans, arpente collines et étangs pour observer les volatiles. Il reconnaît chaque espèce au premier coup d’œil, du geai au busard Saint-Martin. Mais son regard, jadis tourné vers la beauté, se heurte désormais à une réalité brutale. Depuis l’invasion russe de 2022, des millions d’hectares de nature sont dévastés par les combats, et les oiseaux, déjà fragilisés par la déforestation, l’agriculture intensive ou le changement climatique, subissent une nouvelle menace. Les zones où il photographiait avant le conflit, dans les régions de Zaporijjia et de Kherson, sont devenues inaccessibles ou détruites.

Viktor Sevidov vit loin des lignes de front, mais sa région est régulièrement bombardée. En 2024, un missile russe intercepté est tombé près de lui alors qu’il prenait des clichés dans le sud du pays. Il aperçoit chaque jour des drones ennemis, qu’il refuse de capturer avec son appareil. « Je veux voir un ciel pur », confie-t-il. Sa passion pour la nature l’a poussé à reprendre la photographie après deux ans d’interruption, encouragé par ses proches, alors que ses images d’oiseaux côtoient dans les médias locaux celles des incendies et des annonces de décès.

Les conséquences du conflit sur l’avifaune sont encore mal évaluées, faute d’études dans les zones de combat ou occupées. Ewa Wegrzyn, zoologiste à l’université de Rzeszów en Pologne, souligne que certaines espèces, attachées à leurs sites de nidification et à leurs routes migratoires, peinent à fuir. Ce comportement inné, appelé philopatrie, peut s’avérer fatal en temps de guerre. Dans un refuge pour oiseaux à Voropaïv, près de Kiev, Iryna Snopko, sa directrice, recueille depuis 2022 des centaines de spécimens blessés. Elle soigne des ailes amputées par les câbles de drones ou les filets antidrones, un cygne aveugle, un aigle mutilé, ou encore une cigogne commotionnée après une attaque aérienne. Un hibou brûlé dans l’explosion d’un drone n’a pas survécu malgré ses soins. Dans ce sanctuaire, une femelle corbeau, Varia, sait prononcer son nom d’une voix rauque, rappelant les récits d’animaux traumatisés.

Viatcheslav Kaïstro, 58 ans, ancien combattant de la 128e brigade mécanisée, a vu de ses yeux l’anéantissement des habitats naturels sur le front. Il décrit des bêtes « traumatisées », errant comme « droguées » parmi les cadavres. Une nuit de 2023, près de Vougledar, il a croisé un hibou grand-duc, le plus grand rapace nocturne d’Ukraine. « C’était un mauvais présage », murmure-t-il. Cette même nuit, il a perdu sa jambe droite en marchant sur une mine. Son regard bleu se fige, tandis que le souvenir de cet oiseau rare, libre dans un ciel déchiré par la guerre, reste gravé dans sa mémoire.

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