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La révolution sonore du Burkina Faso : quand la musique devient un enjeu de souveraineté

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Au Burkina Faso, les autorités imposent désormais une part minimale de musique locale dans les lieux de divertissement, une mesure qui s’inscrit dans la politique nationaliste du capitaine Ibrahim Traoré.

Dans un maquis de Bobo-Dioulasso, la capitale économique du pays, un DJ enchaînait les morceaux lorsque le ministre de la Culture a fait irruption. Pingdwendé Gilbert Ouédraogo a interrompu l’animateur pour lui reprocher de ne diffuser que des titres étrangers. « Ce soir, nous ne sommes pas venus pour vous sanctionner mais pour vous sensibiliser. Consommer burkinabè, c’est aussi promouvoir nos artistes », a-t-il déclaré lors de cette intervention filmée et diffusée le 11 avril sur les réseaux sociaux du ministère.

Cette opération de communication illustre les nouvelles orientations du régime dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d’État en septembre 2022. Ce militaire de 38 ans, qui a appelé ses concitoyens à « oublier » la démocratie et se réclame d’une « révolution progressiste populaire », exige désormais que la musique locale représente entre 50 et 70% des programmations dans les lieux de loisir. Concrètement, cela signifie moins de coupé-décalé ivoirien et d’afrobeat nigérian, et davantage d’artistes locaux comme Floby, le chanteur le plus populaire du pays, ou le rappeur Smarty.

Cette politique s’inspire ouvertement de Thomas Sankara, l’ancien dirigeant panafricaniste assassiné en 1987, dont Ibrahim Traoré entend achever la « révolution inachevée ». Le nouveau pouvoir a ainsi multiplié les initiatives souverainistes : plusieurs mines d’or ont été nationalisées, le Faso Danfani, ce tissu traditionnel tissé à la main popularisé sous Sankara, fait son retour dans l’administration et les établissements scolaires. « Avec les appels à consommer, produire, transformer et manger burkinabè, la souveraineté descend dans l’assiette, dans les habitudes, dans les objets, dans l’économie domestique », observe Julien Hoffmann, analyste spécialiste du Sahel.

Un musicien local, qui a requis l’anonymat, salue cette orientation : « C’est une chance pour nous, pour la musique burkinabè. Le déclic va venir ». Pourtant, les produits locaux restent souvent plus chers que leurs équivalents importés, un paradoxe difficile à supporter pour une population dont le pouvoir d’achat est affaibli par trois années de crise politique et plus d’une décennie de violences jihadistes. « Qu’il s’agisse du riz, du Faso Danfani ou d’autres produits locaux, ce qui est fabriqué ici et devrait être accessible à tous devient un produit de luxe », déplore un habitant de Bobo-Dioulasso.

La mobilisation populaire autour de la patrie et de la nation constitue le fil conducteur de cette révolution avant tout militaire. Des milliers de volontaires civils ont été recrutés pour appuyer l’armée, et une « immersion patriotique obligatoire » d’un mois a été instaurée pour les bacheliers. Depuis janvier, les agents des ministères et des services publics sont également envoyés en immersion. En 2023, un « fonds de soutien patriotique » destiné à équiper l’armée a été créé, recueillant 496 milliards de francs CFA sur trois ans, soit plus de 756 millions d’euros.

Cette politique s’accompagne d’une répression des voix discordantes. Plusieurs journalistes ont été arrêtés ou enlevés, puis emmenés au front ou incarcérés. De nombreux médias internationaux sont interdits de diffusion, comme la chaîne française TV5 Monde depuis mardi. Comme le résume le chercheur Folahanmi Aina, le capitaine Traoré « n’est ni simplement un sauveur ni seulement un dictateur, mais une figure ambivalente dont l’autorité s’enracine dans une promesse anti-impérialiste et se consolide par des méthodes autoritaires ».

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