Culture
La fête de la Vierge ranime une île turque que les Grecs n’ont jamais oubliée
Chassés par la politique il y a soixante ans, les Grecs d’Imbros reviennent chaque été dans leurs villages. Le 15 août, la fête de la Vierge se transforme…

Chassés par la politique il y a soixante ans, les Grecs d’Imbros reviennent chaque été dans leurs villages. Le 15 août, la fête de la Vierge se transforme en acte de résistance identitaire.
Sur la place de Tepeköy, le vent marin décoiffe les fidèles. Assis sur un muret face à l’église de l’Annonciation, Dino Haimandos regarde défiler les icônes et les bannières qui entourent le patriarche Bartholomée. Lui aussi est un enfant de l’île. À 77 ans, ce retraité vit en Australie, mais il revient chaque été poser ses valises dans le village de son enfance. Il avait treize ans quand il a dû partir pour Istanbul, avant de s’exiler plus loin encore, à Sydney. C’était en 1964, au lendemain des affrontements entre Grecs et Turcs autour de Chypre. Ce jour-là, Ankara a fermé les écoles grecques et installé une prison à ciel ouvert sur les terres confisquées des villageois de Dereköy, le plus gros bourg de l’île. La peur a fait le reste. Des centaines de membres de cette communauté autrefois majoritaire ont plié bagage, laissant des maisons en pierre, des oliviers et des voisins avec qui l’on vivait en bonne intelligence. Les départs se sont encore accélérés après 1974, quand l’invasion de Chypre a suivi un coup d’État militaire soutenu par Athènes.
L’histoire d’Imbros, son nom grec, reste singulière. En 1923, le traité de Lausanne a organisé un échange massif de populations entre la Grèce et la jeune République turque. Plus d’un million et demi de civils ont dû changer de pays en abandonnant tout. Mais Imbros et sa jumelle Tenedos, seules îles turques de la mer Égée, ont échappé à la règle. Les communautés y avaient toujours cohabité sans drame. La politique, elle, a tout gâché. « C’est la politique », disait le père de Kristo Vogiatzis. Cet entrepreneur athénien de 59 ans sait de quoi il parle. Une fois donné le signal qu’il est permis de s’en prendre aux Grecs, il se trouve toujours quelqu’un pour le faire. Yorgi Baki, un berger sexagénaire, a vu son cousin tué à l’époque où les prisonniers s’introduisaient en cachette dans les villages pour réclamer de l’alcool, voler, semer le trouble. Trop de blessures, trop de souvenir douloureux.
Pourtant, le fil n’a jamais été complètement rompu. Chaque 15 août, des centaines de Grecs accourent d’Athènes, de Thessalonique et parfois du bout du monde pour la fête de la Vierge. Ils remplissent l’église pendant les trois heures de liturgie présidées par le patriarche Bartholomée, 86 ans, lui-même né sur l’île. Les prénoms grecs et les « kalimera » s’envolent dans le vent furieux qui balaie la place. Dans le village du patriarche, Zeytinliköy, le dernier chantre insulaire du chœur, Stelyo Berber, s’évertue à ranimer l’esprit grec. Chaque soir, sa taverne résonne de rebetiko, ce blues de l’exil et des amours perdues, qu’il chante avec son épouse turque Pelin en passant d’une langue à l’autre selon les clients. Lui qui a grandi entre Istanbul et Athènes s’est installé ici il y a cinq ans. Sa famille entière, parents, sœur et enfants, vit désormais réunie sur l’île, une première dans son histoire. L’ouverture de l’école grecque en 2013, poussée par l’Union européenne, a changé la donne. Environ 600 Grecs vivent aujourd’hui à l’année, contre moins de 70 en 2005. Mais sur un total de 7 000 résidents permanents et plus de 30 000 en été, la victoire reste ténue. « Notre culture s’éteint », souffle Stelyo.
Après l’été, tout se vide à nouveau. Les enfants de Kristo Vogiatzis l’ont prévenu. Cette histoire n’est pas la leur, ils se sentent grecs et ne garderont pas la maison. Déjà des amis d’Istanbul lui demandent s’il compte vendre, et les prix s’envolent pour ces maisons de pierre tant convoitées. Seul Dereköy, le village maudit autrefois le plus riche de l’île, reste en ruines, livré aux chèvres de Yorgi. Même scénario sur l’île voisine de Tenedos, accessible en trente minutes de ferry et encore plus prisée du continent. Là-bas, seuls quinze Grecs, tous âgés, survivent encore. Hakan Guruney, un Turc arrivé d’Istanbul dans les années 1980, a appris le grec et s’est voué à la mémoire de l’île. Son petit musée privé conserve des dentelles, des missels, des emballages de friandises et des cartes postales de soldats français de la bataille des Dardanelles en 1915. Lui voit toute l’absurdité de l’histoire. « On a chassé les Grecs, dit-il, et maintenant on passe leurs chansons dans les restaurants. » La voix de Melina Mercouri monte des terrasses, portée par le même vent fou qui règne sur la place de Tepeköy.
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