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À Taura, une base aérienne équatorienne discrètement transformée en point d’appui américain
Au milieu des fermes de crevettes et des plantations de teck, le complexe de Taura prend une nouvelle dimension dans la lutte antidrogue menée avec…

Au milieu des fermes de crevettes et des plantations de teck, le complexe de Taura prend une nouvelle dimension dans la lutte antidrogue menée avec Washington. Travaux, vols militaires et troupes américaines y ont été repérés, alors que le pays avait voté contre l’installation de bases étrangères.
D’un côté, des bassins d’élevage de crevettes. De l’autre, des rangées de tecks. Entre les deux, une piste de plus de trois kilomètres, la plus longue du pays devant celle de l’aéroport international de Guayaquil. Voilà Taura, unique base aérienne équatorienne réservée à un usage strictement militaire, à une heure de route du port par lequel transite l’essentiel de la cocaïne latino-américaine à destination des États-Unis. Ces derniers mois, l’endroit a changé de visage. Des hectares de végétation ont été rasés, de nouvelles zones opérationnelles sont sorties de terre autour de la piste, et des dizaines de tentes militaires dépliables ont été dressées dans l’enceinte. Une bâtisse trapue d’environ quarante mètres sur vingt évoque un hangar rétractable pour l’entretien des appareils. De quoi muer un site vieux de plusieurs décennies en plaque tournante de la coopération sécuritaire entre Quito et Washington.
Les indices s’accumulent. Une vingtaine de vols militaires américains ont été recensés entre juin et la mi-octobre. Des C-130 Hercules, des C-17 Globemaster, des V-22 Osprey et des Black Hawk, dont plusieurs ralliaient directement des installations comme Cherry Point en Caroline du Nord ou Dover dans le Delaware, avec escales à Porto Rico et au Panama. Des documents font état de la présence de troupes américaines sur place. Le tout moins d’un an après que les Équatoriens ont voté contre l’autorisation de bases militaires étrangères sur leur sol. La contradiction n’a pas échappé à certains gradés. Dans une lettre adressée aux hauts responsables du Commandement conjoint, l’ancien commandant de l’armée de l’air Mauricio Salazar prévenait que l’accueil de soldats américains, le soutien apporté à l’US Air Force et les rotations régulières de personnels pourraient être illégaux, voire inconstitutionnels. Il évoquait un accès aux infrastructures pour les « utiliser et les modifier » et des « vols de soutien temporaires ». Deux jours plus tard, il était relevé de ses fonctions.
Le président Daniel Noboa, allié de Donald Trump et partisan d’une ligne dure contre les gangs et le narcotrafic, assume pour sa part cette coopération. En septembre, il a annoncé la mise en place de « tout type de coopération » depuis Taura, jugeant « beaucoup plus approprié de tout transférer » sur ce site implanté dans la région la plus violente du pays et dépourvu d’activité aéroportuaire civile. Les contours exacts de l’accord restent confidentiels. On sait seulement que trois hélicoptères Black Hawk doivent être déployés par les Américains, et que l’Équateur compte utiliser deux drones MQ-9 Reaper, un modèle que Washington emploie largement pour la surveillance et les frappes au Moyen-Orient et en Afrique. Ces mouvements accompagnent le renforcement du soutien militaire américain aux opérations antidrogue dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes.
Pour le colonel à la retraite Roberto Marchan, ancien de l’armée de l’air, le dispositif ne trompe pas. Les appareils observés permettraient de projeter rapidement des troupes et du matériel dans la zone andine, tandis que les nouvelles structures semblent taillées pour la maintenance et la logistique. « L’armée américaine est en train de se doter d’une capacité opérationnelle sur place », estime-t-il, en voyant dans ce renforcement une atteinte à la souveraineté. Il ajoute qu’un certain mécontentement gagne les rangs, mais que les militaires préfèrent se taire pour ne pas fragiliser l’institution ni compromettre leurs promotions. L’armée de l’air équatorienne n’a pas répondu aux questions, pas plus que le Commandement sud des États-Unis, sollicité par le Pentagone.
Car autour du périmètre gardé par des soldats en tenue de camouflage, la vie suit un autre rythme. À quelques kilomètres, la localité de Taura abrite environ 9 400 habitants, sur des routes poussiéreuses bordées de fermes. Pas d’eau potable, malgré la proximité de l’une des installations les plus stratégiques du pays. Et une réputation qui se dégrade. « Personne ne vient par ici. Les gens pensent que c’est dangereux parce qu’il arrive qu’on retrouve des corps abandonnés », raconte Fidela Martinez, responsable communautaire. L’an dernier, les cadavres de quatre adolescents torturés, tués puis brûlés ont été retrouvés dans des broussailles non loin de là, une affaire qui a marqué le pays. Alma Goya, 40 ans, tient un petit stand de restauration à proximité. Elle assure que le centre médical installé dans l’enceinte militaire ne reçoit plus le public, « à cause de l’état d’urgence » lui a-t-on dit.
Tout le monde ne rejette pas ce déploiement. L’Équateur a enregistré l’an passé le taux d’homicides le plus élevé d’Amérique du Sud, avec 51 meurtres pour 100 000 habitants. Un chiffre qui pèse dans le débat. « J’ai vu un gros avion arriver pour atterrir », s’enthousiasme Tito Henriquez, 68 ans, propriétaire d’un petit restaurant. Voir des troupes étrangères s’installer serait, selon lui, « merveilleux ». Pendant ce temps, les C-130 continuent de se poser et les bulldozers grignotent de nouvelles parcelles à l’intérieur du complexe.
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