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Les travailleurs asiatiques, rouages essentiels de l’économie groenlandaise

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À Ilulissat, cité arctique en plein essor touristique, une main-d’œuvre venue d’Asie compense le déclin démographique local et fait tourner les services de la région.

Marinel Garciano n’a jamais aimé l’hiver. Pourtant, dans cette ville du nord du cercle polaire arctique, le froid règne neuf mois par an. Cette Philippine de 38 ans a troqué les tropiques pour la banquise afin d’offrir à ses enfants une vie qu’elle décrit comme meilleure que la sienne. Issue d’un milieu modeste, elle fait partie des quelque mille deux cents ressortissants philippins installés sur cette île de cinquante-sept mille habitants, constituant ainsi la première communauté étrangère de ce territoire danois. « Nous cherchons simplement des horizons plus prometteurs », confie-t-elle en regardant par la fenêtre les rafales de neige qui balaient les rues d’Ilulissat.

Son mari Owie a quitté les Visayas en 2012 pour travailler comme cuisinier au Groenland. Marinel et leurs trois enfants l’ont rejoint en 2021, attirés par le développement touristique de cette capitale des icebergs. « C’est comme si l’on m’avait transportée de la forêt tropicale jusqu’ici », raconte-t-elle. Après un premier poste de manutentionnaire, elle occupe désormais un emploi de réceptionniste. Leur fille de quinze ans l’assiste parfois, tandis que leur fils aîné, dix-huit ans, travaille comme commis dans un restaurant réputé. La famille consacre chaque couronne gagnée à des investissements immobiliers, dans l’espoir de sécuriser l’avenir des enfants. « Aux Philippines, rien ne garantit que ce que vous possédez aujourd’hui sera encore là demain », explique Marinel.

La pénurie de main-d’œuvre constitue un défi majeur pour le Groenland, où la population ne cesse de décroître. Selon le patronat local, cinq à six pour cent des travailleurs de ce territoire arctique sont aujourd’hui d’origine asiatique, attirés par un marché de l’emploi en pleine expansion. Dans l’hôtel Best Western d’Ilulissat, un quart du personnel est étranger. « Nous aimerions employer des locaux, mais c’est très compliqué », reconnaît la directrice de l’établissement, Arnarissoq Møller. « Sans eux, je ne sais pas comment nous pourrions maintenir notre niveau de service. » La ville, qui compte environ cinq mille habitants, accueille chaque année près de cinquante mille visiteurs, un afflux qui nécessite une main-d’œuvre abondante.

Cette présence étrangère n’est pas toujours bien accueillie. Marinel Garciano dit subir parfois des regards insistants et des remarques désobligeantes. « Comme dans n’importe quel pays, il faut s’adapter à la langue et à la culture, mais ce n’est pas facile », relativise-t-elle. Tout au long de la journée, elle alterne entre le groenlandais, le danois et l’anglais. Sa fille cadette, âgée de cinq ans, regarde des dessins animés en anglais. « Le matin, je l’encourage à parler quatre ou cinq langues », confie la mère de famille.

Interrogée sur son bonheur, Marinel hésite. « Je suis heureuse de savoir que mes enfants ne risquent pas de retomber dans la pauvreté », finit-elle par répondre. Elle ne souhaite pas mourir au Groenland et espère rentrer aux Philippines avant ses quarante ans. « Ici, il n’y a pas vraiment de moyen d’exprimer ce que l’on ressent. On ne peut que regarder le paysage et soupirer. » La nuit tombe sur Ilulissat, le blizzard continue de souffler. Marinel enfile son manteau en grimaçant, rêvant d’arbres, de mer et de sable. Dans la cuisine du café Nuka, un commis philippin prépare des gigots de renne qui finiront en curry panang, plat devenu emblématique des restaurants de la ville. La lumière chaude de l’établissement et quelques notes de pop-rock thaïlandais rappellent qu’une autre vie veille encore sous la couverture de neige.

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