Économie
Le trésor phosphate du Maroc à l’épreuve du cadmium européen
Le royaume détient l’essentiel des réserves mondiales de ce minerai indispensable aux engrais. Mais sa richesse naturelle contient un métal lourd qui…

Le royaume détient l’essentiel des réserves mondiales de ce minerai indispensable aux engrais. Mais sa richesse naturelle contient un métal lourd qui inquiète Bruxelles et Paris.
Dans la mine de Sidi Chennane, près de Khouribga, une excavatrice géante de 3 000 tonnes baptisée Marion grignote les couches de terre qui recouvrent le phosphate. Une fois extraite, la roche est lavée puis expédiée soit brute, soit transformée en acide phosphorique dans un complexe industriel proche de Casablanca. C’est cet acide qui sert de base aux engrais phosphatés, ensuite combiné à de l’ammoniac selon le type de fertilisant voulu.
Seulement voilà. Le phosphate contient souvent du cadmium à l’état naturel, un métal lourd toxique qui se retrouve dans les champs puis dans l’assiette. Les dépôts sédimentés depuis des millions d’années au Maroc, aux États-Unis ou en Tunisie affichent des concentrations très élevées, contrairement à ceux d’Afrique du Sud ou de Russie. L’agence sanitaire française Anses le souligne. Une exposition prolongée peut endommager les reins et augmenter le risque de cancers. De quoi pousser les députés français à voter en juin une proposition de loi pour limiter l’exposition de la population.
Le groupe public OCP, qui monopolise les gisements marocains, assure avoir la parade. Il dit proposer depuis 2025 des engrais dosant moins de 20 milligrammes de cadmium par kilogramme, soit trois fois moins que le seuil maximal de 60 mg/kg toléré par l’Union européenne. Son procédé reposerait sur des additifs ajoutés pendant le traitement de l’acide phosphorique pour capter le métal, avant de réutiliser l’acide purifié dans la fabrication. Du côté de Bruxelles, on reste prudent. Aucun suivi systématique du cadmium n’est imposé sur les importations, ce qui empêche de vérifier les promesses des industriels. Un responsable européen concède néanmoins qu’un important producteur marocain a investi dans des technologies pour garantir une teneur inférieure à 20 mg/kg dans ses engrais vendus en Europe.
L’Europe représente 17% des exportations de l’OCP, loin derrière l’Asie avec 41% et les Amériques avec 31%. Faris Derrij, PDG de la filiale OCP Nutricrops, évoque des investissements conséquents pour s’adapter à des règles qui varient d’un marché à l’autre, mais il ne donne aucun chiffre sur ces dépenses ni sur la teneur en cadmium de ses ventes hors Europe. Le groupe doit aussi composer avec d’autres casse-têtes environnementaux. La production d’engrais génère des phosphogypses, des résidus très polluants chargés en métaux lourds et en substances acides, qui finissent massivement en mer. Un centre de stockage terrestre est prévu pour 2027 afin de limiter ces rejets, et des recherches sont en cours pour valoriser ce sous-produit.
La question ne se limite pas au seul cadmium. Un recours excessif aux engrais phosphatés peut contaminer les eaux et libérer du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre, rappelle M. Pellerin, directeur de recherche à l’INRAE. Et l’équation géopolitique complique encore la donne. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, l’offre d’engrais a diminué et les prix mondiaux ont grimpé. La région fournit 30% des engrais de la planète, et le détroit d’Ormuz reste un point de passage stratégique pour le soufre et l’ammoniac. Plusieurs usines du Golfe ont coupé ou réduit leur production, notamment au Qatar, aux Émirats, en Arabie saoudite, en Iran et en Jordanie. Faris Derrij reconnaît des répercussions sur les délais, les coûts et les flux d’approvisionnement, tout en assurant que l’OCP a tenu grâce à ses stocks et à sa situation géographique.
Enfin, il y a le poids des réserves. Avec 50 milliards de tonnes, le Maroc détient près de 70% des réserves mondiales connues de phosphate, en incluant un gisement dans le territoire contesté du Sahara occidental, revendiqué par le Front Polisario. Deuxième producteur mondial derrière la Chine et premier en Afrique, le royaume apparaît comme un acteur incontournable. Alors que l’utilisation des engrais est en hausse dans le monde, cette position de force pourrait bien faire de lui un interlocuteur clé sur la scène agricole et sanitaire européenne.
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