Société
Influenceuses pakistanaises : entre menace mortelle et combat pour la liberté d’expression


Le meurtre d’une jeune créatrice de contenu relance le débat sur la sécurité des femmes dans l’espace numérique au Pakistan, où la misogynie en ligne reflète une violence sociétale profondément enracinée.
La communauté des créatrices pakistanaises est sous le choc après l’assassinat de Sana Yousaf, une adolescente de 17 ans suivie par un million d’abonnés sur TikTok. Tuée à son domicile d’Islamabad par un homme dont elle aurait repoussé les avances, son cas a déclenché une vague d’indignation, mais aussi des commentaires accusateurs justifiant son meurtre au nom de la moralité.
Pour Sunaina Bukhari, influenceuse de 28 ans, cette tragédie sonne comme un avertissement. Avec 88 000 abonnés, elle envisage désormais d’abandonner les réseaux sociaux, craignant pour sa sécurité. « Ma famille acceptait difficilement mon activité en ligne. Aujourd’hui, ils ont peur », confie-t-elle, évoquant le climat de défiance envers les femmes qui osent s’exprimer publiquement.
Le Pakistan présente l’un des plus grands écarts numériques entre genres au monde : seulement 30 % des femmes possèdent un smartphone, contre 58 % des hommes. Les pressions sociales et familiales dissuadent beaucoup d’entre elles de s’afficher en ligne, par crainte du jugement ou des représailles. Pourtant, pour certaines, les plateformes sociales représentaient un espace de liberté et même une opportunité économique dans un pays classé parmi les pires en matière d’égalité des sexes.
Mais cet espoir se heurte à une réalité brutale. En janvier, un père a avoué avoir tué sa fille de 14 ans pour des vidéos jugées « déshonorantes ». En octobre, quatre femmes ont été assassinées par un proche pour des contenus similaires. Ces drames rappellent le sort de Qandeel Baloch, star des réseaux sociaux tuée par son frère en 2016.
Les risques ne se limitent pas aux violences physiques. Harcèlement, piratage de comptes et chantage sont monnaie courante, selon les associations de défense des droits numériques. « La misogynie de la société se transpose en ligne », souligne un expert, rappelant que 80 % des Pakistanaises subissent du harcèlement dans les espaces publics. Même les contenus anodins – tutoriels beauté ou partages culinaires – provoquent des réactions haineuses.
Face à cette situation, beaucoup optent pour l’anonymat, remplaçant leur photo de profil par des symboles neutres. Malgré plus de 7 000 arrestations pour cyberharcèlement en quatre ans, seuls 3 % des cas ont abouti à des condamnations. Les autorités promettent désormais une réponse ferme, mais le chemin vers un changement profond reste long. Pour les influenceuses comme Sunaina, la question demeure : continuer à se battre ou renoncer à sa voix pour survivre ?





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