Monde
GoodVision redonne la vue aux plus démunis en Inde
Des centaines de milliers d’Indiens privés de soins ophtalmologiques retrouvent une vision claire grâce à une organisation non gouvernementale qui déploie des cliniques mobiles dans les quartiers défavorisés et les zones reculées.
Tofan Jena, marchand de légumes de 49 ans, n’en revient pas. Après avoir chaussé ses premières lunettes de vue, il distingue désormais chaque lettre de l’alphabet, même la plus petite. Ce père de famille, qui vit dans le bidonville de Salia Sahi à Bhubaneswar, dans l’est du pays, peut à présent lire le journal et consulter les messages sur son téléphone portable. Pour moins de deux euros, il a obtenu une paire de lunettes correctrices lors d’une consultation organisée par GoodVision, une ONG qui œuvre en faveur des populations défavorisées.
Ce jour-là, des dizaines d’habitants du même quartier ont bénéficié des services de cette association. Sous une toile tendue pour se protéger d’un soleil accablant, les techniciens de GoodVision ont installé leur campement mobile. De l’examen de la vue au test de vision, en passant par le choix et l’ajustement des lunettes, chaque étape est franchie avec soin. Pour beaucoup, le résultat est une révélation. Minati Rout, commerçante de 43 ans, a retrouvé la capacité de lire les petits caractères et d’enfiler une aiguille. Elle compte désormais inciter ses voisins à se faire examiner.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, un milliard de personnes dans le monde souffrent de troubles visuels non corrigés faute de moyens. C’est en partant de ce constat que l’enseignant allemand Martin Aufmuth a imaginé des lunettes fabriquées pour moins d’un dollar. Treize ans plus tard, GoodVision intervient dans douze pays, dont l’Inde. Les besoins y sont colossaux. Sur environ 550 millions d’Indiens ayant besoin de lunettes, près de 250 millions n’y ont pas accès. L’Agence internationale pour la prévention de la cécité estime à plus de 30 milliards de dollars la perte de productivité annuelle due aux maladies oculaires évitables ou curables dans le pays.
Piush Khetan, responsable de l’ONG pour l’Inde, explique que son équipe propose des soins oculaires de base, incluant des dépistages gratuits, la distribution de lunettes aux personnes dans le besoin et le financement d’opérations de la cataracte dans des hôpitaux partenaires. Depuis le début de ses activités dans les États d’Odisha et du Jharkhand, GoodVision a réalisé près de 700 000 examens de la vue, distribué 300 000 paires de lunettes et financé 15 000 interventions chirurgicales pour la cataracte.
Les verres correcteurs proviennent de Chine, tandis que les montures sont fabriquées en Inde à partir d’un fil métallique plié avec précision. Un ouvrier expérimenté assemble une paire en dix minutes. Chaque mois, la caravane de l’ONG s’arrête dans plus de 400 quartiers pauvres des grandes villes ou dans des villages isolés, souvent délaissés par les systèmes de santé publics et privés. Dans la localité de Maniabandha, à deux heures de route de Bhubaneswar, une vingtaine de personnes attendent leur tour sur des chaises en plastique.
L’optométriste Gopinath Das souligne l’importance de ces camps pour des populations qui n’ont aucun accès aux soins. Beaucoup hésitent à se déplacer par crainte de quitter leur village, par manque d’argent ou simplement parce qu’ils ignorent qu’ils voient mal. Pour les accompagner, GoodVision a recruté et formé près de 150 techniciens. Debasmita Behera, 23 ans, fait partie de ces jeunes qui ont trouvé un emploi stable grâce à l’ONG. Après ses études, elle peinait à décrocher un poste. Aujourd’hui, elle aide les autres tout en subvenant aux besoins de sa famille.
À Maniabandha, huit des patients examinés ont été dirigés vers l’hôpital Vision Care de Bhubaneswar pour y être opérés de la cataracte. Ces interventions représentent la moitié de l’activité chirurgicale de cet établissement privé. Le docteur Srinatha Kumar Mishra, qui dirige l’hôpital, admet que la difficulté principale est de convaincre les patients de se faire opérer. Beaucoup redoutent la stigmatisation ou considèrent la perte de vision comme une conséquence normale du vieillissement. Il faut les motiver, même lorsque le traitement est possible.
GoodVision mise sur l’information et la sensibilisation pour changer les mentalités. Piush Khetan regrette qu’en Inde, les problèmes de santé ne soient pris au sérieux que lorsqu’ils engagent le pronostic vital. L’ONG insiste donc sur la prévention et tente de convaincre les populations de l’importance de prendre soin de leurs yeux. Un bureau a été ouvert en France pour solliciter des financements auprès d’entreprises, de fondations et de particuliers.
Maryline Ehlermann, représentante de l’ONG, souligne que les soins oculaires constituent un investissement très rentable. Une étude a estimé que si le milliard de personnes souffrant d’un défaut de vision curable étaient soignées, l’économie mondiale pourrait bénéficier de 447 milliards de dollars supplémentaires chaque année. Dans le pays le plus peuplé du monde et l’un des plus inégalitaires, la tâche est immense. Mais Piush Khetan reste confiant. En neuf ans, assure-t-il, des progrès significatifs ont été accomplis.
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