Politique
En Russie, le voyage devient un acte patriotique
Sur les traces des héros russes, des milliers de touristes redécouvrent leur pays. Entre musées dédiés aux batailles médiévales et monuments soviétiques…


Sur les traces des héros russes, des milliers de touristes redécouvrent leur pays. Entre musées dédiés aux batailles médiévales et monuments soviétiques, le gouvernement encourage un tourisme qui glorifie l’armée.
Dans le petit village de Samolva, près de la frontière estonienne, Vladimir Potressov a transformé sa passion en musée. Il y rend hommage à Alexandre Nevski, prince et guerrier qui a repoussé l’ordre Teutonique en 1242. Pour lui, cette victoire sur le lac Peïpous a été un premier coup d’arrêt contre ce qu’il appelle aujourd’hui l’Occident collectif. Son musée accueille près de 5 500 visiteurs par an. Des écoliers viennent y manipuler des répliques de casques de chevaliers. Le monument Nevski, inauguré en 2021, domine le lac de ses quinze mètres. Il attire des touristes en nombre, dans une région qui jouxte l’Estonie, membre de l’OTAN, l’organisation honnie par Moscou. Une institutrice confie avoir été envoyée un samedi pour une mission d’éducation patriotique, mais les enfants, dit-elle, adorent.
Depuis le déclenchement de l’offensive en Ukraine, le Kremlin mise sur la culture et l’éducation pour souder le pays autour de l’armée. Dans les écoles, la semaine commence par l’hymne national et le lever du drapeau. Des discussions dites importantes servent à justifier le conflit. Dans le domaine touristique, Vladimir Poutine a ordonné en 2023 de développer des itinéraires patriotiques. Plus de 140 parcours ont déjà vu le jour dans 51 régions. Ils mettent en avant la Seconde Guerre mondiale, les conquêtes de Pierre le Grand ou la victoire sur Napoléon. Kristina Kobyz, responsable du tourisme local dans la région de Pskov, explique que le circuit consacré à Alexandre Nevski a été conçu pour montrer son influence sur toute l’histoire russe. À terme, ces routes de gloire militaire doivent former un anneau patriotique qui s’étendra jusqu’aux territoires ukrainiens annexés. L’État a déjà investi plus de 600 millions de roubles, soit environ 7 millions d’euros.
Dmitri Joukov, lui, n’a pas attendu les directives officielles. Ce Russe de 37 ans parcourt son pays à vélo. Son nouveau voyage le mène de Pskov à Vladivostok, soit 10 000 kilomètres. Il dit s’intéresser surtout à la nature, mais les grands monuments patriotiques le touchent. Devant la Mère-Patrie à Volgograd ou le soldat Aliocha à Mourmansk, il avoue avoir les larmes aux yeux en pensant aux victimes de la Seconde Guerre mondiale. Comme lui, des millions de Russes voyagent désormais chez eux. Les autorités favorisent ce mouvement, mais la réalité est aussi pratique: les visas européens sont devenus plus difficiles à obtenir et les liaisons aériennes directes avec l’Europe ont été suspendues. En 2025, le nombre de voyages intérieurs a bondi de 43,5% par rapport à 2021. Irina, une médecin venue de Krasnodar à Pskov, assure qu’on trouve tout en Russie. Elle a skié l’an dernier dans le Caucase et jure que c’est mieux qu’en Suisse. Mais elle ajoute, avec un sourire, qu’elle n’a jamais mis les pieds en Europe.
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