Monde
Des recrues irakiennes sacrifiées sur le front ukrainien

Le rêve russe promis sur les réseaux sociaux s’est transformé en cauchemar pour des dizaines de jeunes Irakiens, partis combattre en Ukraine dans les rangs de l’armée russe et portés disparus.
Dans la modeste demeure familiale de Musayab, au sud de Bagdad, Zeinab Jabbar égrène les mois sans nouvelles de son fils Mohammed. Le jeune homme de 24 ans a quitté l’Irak début 2025, croyant saisir une opportunité promise sur les plateformes numériques. Comme lui, des centaines d’Irakiens issus de milieux défavorisés ont été attirés par des recruteurs leur garantissant une prime d’engagement substantielle, un salaire mensuel conséquent et l’obtention d’un passeport russe. Des promesses qui masquent une réalité autrement plus sombre.
Les réseaux sociaux, notamment TikTok et Telegram, regorgent de comptes proposant aux jeunes hommes désœuvrés un départ vers la Russie. Les procédures semblent simplifiées à l’extrême. Il suffirait de fournir une copie de passeport et quelques informations personnelles pour recevoir une invitation officielle, le billet d’avion étant pris en charge. Une fois sur place, des intermédiaires les aident à intégrer les forces armées russes. Certains partagent même un lexique militaire basique en russe, incluant des phrases comme « mission accomplie » ou « attaque de drone suicide ».
Mais derrière ces mirages se cache un drame humain. Mohammed Imad, dont la dernière publication sur les réseaux datait de mai, aurait trouvé la mort près de Bakhmout, victime d’un drone ukrainien. Sa sœur Faten a passé des semaines à investiguer en ligne avant d’apprendre le décès par l’intermédiaire d’un recruteur influent. La famille réclame en vain la restitution de la dépouille, confrontée à l’absence de communication officielle et à l’impossibilité de faire son deuil.
Ce phénomène dépasse le cas individuel. Plusieurs centaines d’Irakiens auraient rejoint les rangs russes, selon diverses sources sécuritaires. Pour ces jeunes confrontés au chômage endémique et au manque de perspectives, l’enrôlement apparaît comme une échappatoire. Munaser, un ancien combattant devenu recruteur, confie avoir été séduit par des affiches publicitaires à Moscou après un échec migratoire vers l’Europe. Désormais détenteur d’un passeport russe, il admet cependant les risques extrêmes sur le terrain, évoquant une guerre technologique où les drones font des ravages.
Les autorités irakiennes tentent de freiner cet élan. Un tribunal du sud du pays a condamné un homme à la prison à perpétuité pour trafic d’êtres humains, l’accusant d’avoir envoyé des combattants en Russie. L’ambassade d’Irak à Moscou a mis en garde contre les tentatives de recrutement, tandis que Bagdad affiche sa neutralité dans le conflit ukrainien. Le terme « mercenaire » reste particulièrement stigmatisant dans la société irakienne, au point que certaines familles préfèrent taire l’engagement de leurs proches.
Le retour d’un corps dans un village du sud de l’Irak, enterré clandestinement pour éviter l’opprobre collective, illustre le poids de cette honte. Les familles des disparus se heurtent à un silence assourdissant, partagées entre l’espoir et le désespoir, tandis que les recruteurs continuent de diffuser leur propagande en ligne. Pour ces Irakiens partis chercher fortune, le contrat russe s’est transformé en piège mortel, loin des mirages promis sur les écrans.

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