Europe
L’ambre ukrainien redevient une proie facile pour les réseaux clandestins
La guerre a mis en pause les contrôles environnementaux dans le nord-ouest de l’Ukraine, et l’extraction illégale d’ambre y a repris de plus belle. Un…


La guerre a mis en pause les contrôles environnementaux dans le nord-ouest de l’Ukraine, et l’extraction illégale d’ambre y a repris de plus belle. Un ancien prospecteur clandestin raconte comment cette fièvre dorée a ravagé sa forêt, et pourquoi elle menace de recommencer.
Oleksandre se tient debout au milieu des souches. Autour de lui, plus grand-chose. Un marécage stérile, quelques buissons, et le souvenir d’une pinède luxuriante qui couvrait autrefois cette partie du nord-ouest de l’Ukraine. C’est l’extraction illégale d’ambre qui l’a mise à terre. Une activité lucrative, largement mafieuse, dont il a longtemps vécu. Aujourd’hui, il accepte de parler, mais pas devant une caméra. « On se connaît tous ici, les gens ne comprendraient pas », souffle-t-il. Lui-même a changé de camp. Après la campagne lancée par l’État ukrainien en 2019 contre l’exploitation sauvage, il a rangé sa pelle et décroché un poste à responsabilité dans une société minière. Un salaire fixe, une vie plus stable. Mais l’invasion russe de 2022 est venue tout bousculer, et avec elle ressurgit le spectre des réseaux qui ont si longtemps gangrené la région de Rivné.
Pour comprendre, il faut remonter aux années 2000. L’ambre, cette pierre dorée née de résines fossiles, devient alors un accessoire incontournable de la mode en Chine, portée par une croissance économique fulgurante. La demande explose, et les prix suivent. Près de 1.000% de hausse entre 2010 et 2015. La région de Rivné, dont les sous-sols regorgent d’ambre, plonge dans la fièvre. Oleksandre se lance « comme tout le monde, illégalement ». Hors de tout contrôle de l’État, la ruée attire une main-d’œuvre pauvre et peu qualifiée venue de tout le pays. Le procédé est brutal. De l’eau est injectée à forte pression dans le sol, ce qui fait remonter l’ambre à la surface, récupéré ensuite à l’aide de grandes épuisettes. « Personne ne faisait attention aux plantes ou aux arbres. Tout ce qui se trouvait sur leur passage était simplement abattu », raconte-t-il à mi-voix.
Le bilan paysager est lourd. Ivan Chvyryd, responsable au sein de l’agence gouvernementale de protection des forêts de Volodymyrets, évoque « des milliers d’hectares » de bois détruits. Il se souvient aussi du coût social. Sur un site d’extraction, il a un jour découvert « 2.000 personnes en train de creuser », de tous âges. « Quand un enfant de cinquième ne va pas à l’école et va creuser de l’ambre à la place… n’est-ce pas honteux ? », interroge-t-il. Face à ce désastre, Kiev a fini par légiférer en 2019. La loi impose un cadastre, des méthodes d’excavation moins intrusives et l’obligation de reboiser. Les mineurs clandestins, eux, risquent désormais gros, jusqu’à la prison. Les effets se font sentir. L’ambre brut regagne peu à peu les circuits officiels, avec des exportations passées de 0,61 tonne en 2020 à 88,83 tonnes en 2025, selon les données du service ukrainien des douanes. « Peu à peu, tout s’est apaisé », reconnaît Oleksandre, qui a lui-même arrêté. « Il fallait prendre soin de la famille », lâche-t-il.
Sauf que la mécanique s’est enrayée. En l’absence d’organe de régulation, Oleg Boguelsky, copropriétaire du groupe ukrainien Amber Galbine, basé dans la région de Rivné, assure que certaines sociétés renouent avec les pratiques mafieuses. Il estime aujourd’hui que 60 à 70% de l’ambre ukrainien provient de l’extraction illégale. « Il y a beaucoup d’opérateurs malhonnêtes, une proportion très, très importante d’exploitants qui ne respectent pas les règles », dit-il. Les chiffres du parquet confirment la tendance. Depuis 2024, 369 enquêtes ont été ouvertes pour extraction et détention illicites d’ambre, explique Indytchenko, chef du parquet spécialisé pour l’environnement. Selon lui, des entreprises installent des clôtures et des check-points, et font parfois appel à des agents de sécurité qui peuvent appartenir à un groupe criminel organisé. En juin 2026, un réseau clandestin a été démantelé, dirigé par un notable local accusé d’avoir causé environ 7 millions d’euros de dommages environnementaux.
La guerre a ajouté une couche d’instabilité. La loi martiale a suspendu les inspections et les audits environnementaux, réduisant fortement la visibilité des autorités sur les activités minières. Elle a aussi favorisé le retour des sociétés de sécurité privées. Certaines s’équipent d’armes de guerre non enregistrées, récupérées sur la ligne de front. Mykola Kotniouk, président de l’Association ukrainienne des entreprises de l’ambre, reconnaît à demi-mot que « certains exploitants du sous-sol abusent de leur position et, peut-être, certains extraient illégalement ». La filière, elle, monte au créneau et réclame plus de contrôles. Son argument est simple. Tant que les fraudeurs restent impunis, ils gardent un avantage concurrentiel déloyal sur ceux qui respectent la loi. « Bien sûr, les gens auraient voulu continuer à lessiver illégalement, car ils gagnaient beaucoup d’argent », glisse Oleksandre.
Lui a choisi une autre voie. Il tente de rendre le métier plus attractif, en proposant des formations aux jeunes mineurs et en finançant leurs études à l’université, avec l’espoir de les embaucher ensuite. Un pari compliqué. La main-d’œuvre qualifiée se fait rare, car avec la guerre, « beaucoup de gens sont partis à l’étranger », constate-t-il. Dans cette région du nord-ouest, la reconstruction d’une filière propre se heurte donc à deux obstacles de taille. Un État qui voit moins bien ce qui se passe sous terre, et des travailleurs dispersés aux quatre coins de l’Europe. En attendant, les souches d’Oleksandre continuent de rappeler ce que produit l’ambre quand plus personne ne regarde.
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