Société
Mal payés, mal logés, les profs descendent dans la rue
Une revalorisation d’à peine plus de 5% depuis 2017, quand l’inflation cumulée doit atteindre 24,17% fin 2026. Entre des salaires qui stagnent, un…


Une revalorisation d’à peine plus de 5% depuis 2017, quand l’inflation cumulée doit atteindre 24,17% fin 2026. Entre des salaires qui stagnent, un logement devenu hors de portée et un déclassement ressenti par toute une profession, les syndicats appellent les enseignants à la grève mardi.
Emmanuelle a 55 ans, elle est professeure certifiée et enseigne l’espagnol en Haute-Savoie. Chaque matin, elle avale 35 kilomètres pour rejoindre son collège. Un trajet subi, imposé par le prix de l’immobilier qui l’a chassée loin de son établissement. Il faut payer le carburant, une dépense qu’elle épluche plus que jamais depuis la flambée à la pompe. Elle rogne aussi sur ses loisirs. Le plus dur, c’est qu’elle se situe tout en haut de la grille salariale. Sa situation n’en est que plus amère.
« On a l’impression de vivre moins bien que nos parents ne vivaient. Ils ont une maison, pour nous, ce serait impossible », lâche-t-elle. Ce sentiment de vivre une forme de déclassement, elle le partage avec une grande partie de la profession. Mardi, elle sera dans le cortège.
À 38 ans, Sébastien arrive d’un autre monde. Il a décroché le concours cet été, après une reconversion, et partage sa semaine entre l’institut de formation de Grenoble et un établissement installé à la frontière suisse. Avec 1 665 euros par mois et 250 euros de train, se loger relève de l’impossible. Alors il dort chez des amis d’amis près d’Annemasse, où les loyers s’envolent, et chez un collègue à Grenoble, dans un studio. Lui aussi rejoindra les cortèges.
Ce mardi, les organisations syndicales représentatives de la fonction publique appellent à la mobilisation pour obtenir de meilleures rémunérations. Le gel du point d’indice, cette base qui sert à calculer la paie de tous les agents publics, a laissé des traces profondes. Dans les écoles primaires, 40% des enseignants pourraient cesser le travail.
Le compte n’y est pas, et les chiffres le disent crûment. Depuis 2017, le point d’indice n’a été revalorisé qu’en 2022 et en 2023, pour un total à peine supérieur à 5%. Sur la même période, l’inflation cumulée doit grimper à 24,17% à la fin 2026. Quelques coups de pouce ont bien existé, une prime d’attractivité dégressive avec l’ancienneté en 2021 pour doper les débuts de carrière, le doublement à l’été 2023 de la part fixe de l’indemnité de suivi et d’orientation des élèves dans le second degré, ou encore des heures de « pacte », des missions supplémentaires payées sur la base du volontariat. Mais les enveloppes fondent. Dans l’académie de Toulouse, les heures de pacte proposées sont passées de quelques milliers à six fois moins entre septembre 2023 et 2026.
Le vrai nœud se situe au milieu de la carrière. Une note récente du ministère de l’Éducation a évalué à 3 090 euros le salaire moyen des enseignants, hors contractuels, un chiffre qui lisse des situations très disparates et qui a fait bondir les syndicats. « Pour toucher un salaire de 3 000 euros, il faut au minimum 25 ans de carrière. Et encore, il y en a qui n’y sont pas et n’y seront pas », pointe la secrétaire générale du Se-Unsa, Elisabeth Allain-Moreno. Sa consœur du Snes-FSU, premier syndicat des collèges et lycées, résume le décrochage autrement. Un professeur gagne aujourd’hui 900 euros de moins que les autres cadres A de la fonction publique.
Le ministre de l’Éducation nationale l’a lui-même reconnu. Les enseignants ne sont pas assez payés « en milieu de carrière », où il y a « un trou à combler ». Il décrit une trajectoire simple. Un professeur démarre à 2 100 euros, puis reste bloqué sur une sorte de plateau, et la progression ne devient vraiment substantielle qu’à partir de 30 ans de carrière. Les comparaisons internationales confirment ce décalage. En Angleterre, un enseignant atteint son échelon maximal au bout de 15 ans. En France, il faut attendre 34 ans. Pour la secrétaire générale du Se-Unsa, le diagnostic est plus large encore. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, il y a eu selon elle un vrai déclassement des enseignants, doublé d’une image dégradante renvoyée à toute la profession. Un cocktail qui n’arrange rien, et qui pousse Emmanuelle, Sébastien et bien d’autres à ne plus se contenter d’en parler.
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