Économie
À Dubaï, les épices iraniennes continuent de passer malgré la rupture annoncée
Les Émirats arabes unis ont décidé de suspendre leurs échanges commerciaux et financiers avec Téhéran. Dans les vieux quartiers de Dubaï, les commerçants…

Les Émirats arabes unis ont décidé de suspendre leurs échanges commerciaux et financiers avec Téhéran. Dans les vieux quartiers de Dubaï, les commerçants iraniens veulent croire que des liens tissés depuis des décennies ne se brisent pas sur un communiqué.
Dans les ruelles du vieux Dubaï, rien ne semble avoir bougé. Le safran, le cumin, les pistaches et les amandes arrivés d’Iran garnissent toujours les étals, comme si la guerre au Moyen-Orient n’avait pas de prise sur les allers-retours entre les deux rives du Golfe.
L’annonce est pourtant lourde. Las des attaques iraniennes menées contre leur territoire en représailles aux frappes américaines, les Émirats ont fait savoir qu’ils suspendaient leurs échanges commerciaux et financiers avec Téhéran. Mais dans les quartiers de l’ancien Dubaï, où la communauté iranienne est solidement installée, cette décision ne convainc personne. Ces liens remontent à trop loin pour disparaître du jour au lendemain.
Depuis le début du conflit, certains produits se font plus rares et d’autres ont vu leurs prix grimper. Morteza Asaadi, qui gère l’épicerie ouverte par son père en 1963, le constate au quotidien. Pour autant, l’essentiel reste là. Les fruits à coque, les zereshk, ces petites baies rouges incontournables de la cuisine perse, continuent d’arriver. Comment ? Il hausse les épaules. « Je ne sais pas. Mais elles arrivent », résume-t-il.
Deux grossistes, qui ont accepté de parler sans donner leur nom, assurent poursuivre leurs approvisionnements en Iran, en passant notamment par des intermédiaires omanais. Côté exportations, la tâche est nettement plus compliquée. Chez Yasser, le safran vendu provient de Machhad, dans le nord-est de l’Iran, et il est de nouveau acheminé grâce à la reprise des liaisons aériennes, après une courte interruption.
Le poids de ce commerce reste considérable. Dubaï abrite une importante communauté iranienne, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, qui a largement participé au développement commercial de l’émirat et a déjà traversé d’autres périodes de tension avec Téhéran. La fédération, forte de ses sept émirats, sert de plaque tournante au commerce iranien. Les marchandises expédiées depuis son sol ont représenté plus de 30 % des importations de l’Iran en 2024, pour un total d’environ 21 milliards de dollars. Elle est aussi son troisième plus gros client, captant près de 12 % de ses exportations, pour plus de 7 milliards de dollars.
Dubaï fait aussi office de place financière de premier plan pour les hommes d’affaires iraniens. Washington l’accuse d’être au cœur des circuits servant à contourner les sanctions et a annoncé de nouvelles mesures visant les partenaires commerciaux de l’Iran, en sanctionnant notamment le directeur de la branche dubaïote de la banque iranienne Melli. L’établissement, lui, continue de recevoir des clients. « Nous sommes sous sanctions depuis des années », soupire l’un de ses employés, rencontré dans l’une des deux agences de la ville.
Pour Mehran Haghirian, de la Bourse & Bazaar Foundation, l’annonce émiratie s’inscrit dans une stratégie visant à ramener Téhéran à la table des négociations, et traduit un alignement avec les États-Unis. Elle ne devrait pas pour autant stopper les flux informels ni les échanges entre acteurs privés, profondément enracinés des deux côtés du Golfe. « Il est difficile de tout couper brutalement sans conséquences. Cela créerait un vide majeur qui ne pourrait pas être aisément remplacé », estime-t-il. L’homme d’affaires émirati et ancien haut fonctionnaire Nasser al-Shaikh voit les choses autrement. Selon lui, le poids économique de l’Iran pour Dubaï s’est réduit au fil des ans, à mesure que les Émirats diversifiaient leurs partenariats. « La relation était mutuellement bénéfique », reconnaissait-il lors d’une récente conférence à Dubaï, mais « en temps de guerre, les priorités changent. La sécurité nationale prime ».
Dans sa boutique de Bur Dubaï, Morteza Asaadi, lui, ne se résigne pas. Il désigne l’étendue d’eau qui sépare les ports émiratis des côtes du sud iranien. « Tu vois l’eau, là ? » demande-t-il. Avant de lâcher, presque pour lui-même. « L’eau peut briser les montagnes. »
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