Culture
Sorda : la maternité au prisme du silence


La réalisatrice Eva Libertad explore les défis d’une mère sourde dans un monde entendant, avec un long-métrage primé qui bouscule les représentations.
Dans son premier long-métrage, Eva Libertad met en scène Angela, une femme sourde confrontée à la complexité d’élever un enfant dans une société où la différence reste souvent marginalisée. Le film, qui sort en France ce mercredi, puise dans une source profondément intime : la propre sœur de la réalisatrice, Miriam Garlo, a perdu une grande partie de son audition durant l’enfance à la suite d’une allergie. C’est en entendant les inquiétudes de cette dernière sur la perspective de devenir mère dans un univers de personnes entendantes que le projet a germé.
Eva Libertad confie avoir pris conscience, à ce moment-là, de n’avoir jamais envisagé cette réalité, malgré sa proximité avec sa sœur. Pour nourrir le récit, elle a demandé à Miriam Garlo de coucher par écrit toutes ses appréhensions liées à la maternité, ce qui a donné naissance à une liste très détaillée de scénarios possibles. De cette matière est d’abord issu un court-métrage en 2021, co-réalisé avec Nuria Munoz, qui a rencontré un vif succès lors de festivals et a été nommé aux Goya, une première pour une œuvre en langue des signes avec un personnage principal interprété par une actrice sourde.
Devant l’enthousiasme du public, la réalisatrice a choisi d’adapter le sujet en long-métrage. Elle a alors multiplié les entretiens avec des mères sourdes pour recueillir leurs expériences durant la grossesse, l’accouchement et l’éducation des enfants. Le film dépeint ainsi l’incompréhension d’Angela face au personnel médical lors de son accouchement, ou encore sa détresse quand sa fille, quelques mois plus tard, se montre indifférente à une histoire racontée en langue des signes.
Eva Libertad a délibérément évité de faire de son héroïne une figure exemplaire, un travers fréquent dans les représentations des personnes handicapées à l’écran. Elle souhaitait qu’Angela puisse commettre des erreurs, connaître des contradictions, et même devenir la pire version d’elle-même lorsqu’elle explose de colère. Pour incarner ce rôle, Miriam Garlo a dû entreprendre un travail vocal particulièrement éprouvant, comparable, selon sa sœur, à demander à une personne aveugle de peindre un tableau en couleurs.
La cinéaste a également voulu explorer le lien entre le monde des sourds et celui des entendants, notamment à travers la relation d’Angela avec Hector, interprété par Alvaro Cervantes. Ce dernier incarne un homme aimant et attentionné, qui fait tout pour soutenir sa femme mais commet aussi des erreurs, parfois blessantes. Le film rappelle que nous vivons tous dans un monde marqué par le validisme. Présenté à la Berlinale l’année dernière, *Sorda* a reçu le prix du public de la section Panorama, avant d’être nommé dans sept catégories aux Goya, dont celle du meilleur film, et de remporter trois trophées, notamment ceux du meilleur espoir féminin pour Miriam Garlo et du meilleur acteur dans un second rôle pour Alvaro Cervantes.





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