Monde
Les deux batailles d’un homme face à l’invisible et à l’envahisseur
Nikolaï Soloviov, survivant de la catastrophe nucléaire de 1986, a affronté deux guerres en quarante ans : celle contre les radiations et celle déclenchée par l’invasion russe, qui lui a pris son fils.
De sa jeunesse soviétique, cet amateur de hard rock a conservé une chevelure longue désormais grisonnante. Il parle avec retenue, précision et une douceur qui contraste avec les épreuves traversées. La nuit du 26 avril 1986, alors qu’il est mécanicien turbine dans l’unité 2 de la centrale de Tchernobyl, il perçoit une secousse semblable à un tremblement de terre. Les turbines vrombissent encore, couvrant le bruit de l’explosion du réacteur 4, situé à quelques centaines de mètres.
Les alarmes retentissent. Il se dirige vers le réacteur endommagé et croise un collègue irradié qui vomit, un autre transporté sur un brancard, un troisième effondré sur sa console. Tous succomberont rapidement. À travers la brèche laissée par l’explosion, il aperçoit le ciel. Dans les couloirs, des jets d’eau jaillissent de canalisations brisées. Les pompiers, arrivés en renfort, arrosent le réacteur fumant pour empêcher la propagation des flammes. La plupart d’entre eux périront brûlés.
À l’aube, avec ses collègues, Nikolaï Soloviov évalue leur espérance de vie. L’un d’eux prononce le chiffre de deux semaines. Lui-même, qui avait arrêté de fumer cinq mois plus tôt, rallume une cigarette cubaine, se disant qu’il vaut mieux mourir jeune et beau. Son quart terminé, il prend le bus pour Pripyat, la cité ouvrière située à trois kilomètres. Les rues sont calmes, les habitants vaquent à leurs occupations. Seuls des camions aspergent les trottoirs d’un détergent mousseux. Rentré chez lui, il ordonne à sa femme de se barricader.
Pendant plusieurs jours, les autorités soviétiques dissimulent l’ampleur de la catastrophe, qui ébranlera un régime déjà fragile avant son effondrement. Nikolaï Soloviov reste sur le site pour participer à la liquidation, d’abord la construction du premier sarcophage, puis du second, endommagé en 2025 par un drone russe. Il assiste également en 1991 à un incendie grave mais méconnu dans l’unité 2. La centrale ne cesse de produire de l’électricité qu’en 2000, et des équipes y travaillent encore pour garantir sa sécurité.
Devenu ingénieur, il poursuit sa carrière parce que le travail est stimulant, bien rémunéré et assorti de longues vacances. Selon lui, le test de 1986 était dangereux, mais la direction l’a imposé pour obtenir les faveurs du pouvoir soviétique. Il estime que seule l’URSS disposait des moyens pour mener les opérations de liquidation, qui ont mobilisé des centaines de milliers de personnes et contraint des centaines de milliers d’autres à quitter leurs foyers. Des dizaines de ses connaissances sont mortes d’un cancer. Sur les vingt-deux membres de son équipe de nuit, quatre seulement sont encore en vie.
Exposé à de fortes doses de radiation, Nikolaï Soloviov attribue sa survie à sa robustesse, à sa pratique sportive, à son tempérament calme et à une loterie génétique. Il habite aujourd’hui sa datcha près de Slavoutytch, une ville fondée en 1986 pour accueillir les déplacés. Dans le musée local dédié à Tchernobyl, des débris de drones russes abattus sont exposés dans la salle principale. Pour lui, c’est l’autre guerre. Sur la place centrale de Slavoutytch, il évoque sa première bataille, atomique, contre le poison invisible des radiations. Les habitants parlent désormais de deux guerres au sein d’une même génération.
Dans la nuit du 23 au 24 février 2022, il tente de rejoindre la centrale, mais les ponts sont détruits. L’armée russe prend Tchernobyl et occupe le site pendant un mois. Son fils cadet s’engage dans les forces ukrainiennes. En septembre 2023, il est porté disparu au front. Depuis ce drame, Nikolaï Soloviov n’a plus la force de travailler et a pris sa retraite.
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