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Économie

Le poulpe, revenu en force, devient un trésor pour les marins bretons

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Après six décennies d’absence, le céphalopode à huit bras a conquis les eaux bretonnes et transformé l’économie de la pêche locale, au point de devenir l’espèce la plus débarquée dans plusieurs criées du Finistère.

Abondant et d’une capture aisée, le poulpe a représenté l’an dernier le volume le plus important dans certains ports finistériens. Les marins bretons, qui l’avaient perdu de vue depuis les années 1960, en font désormais l’une de leurs cibles les plus prisées. « Parfois, ils sont pénibles à décrocher », confie Kilian Chanoit, second capitaine du Marc’h Mor, un caseyeur de douze mètres. À bord, il s’emploie à extraire un poulpe dont les ventouses adhèrent obstinément au fond d’un casier, sous le regard de Christophe Corvé, matelot de trente-cinq ans. Partis à trois heures du matin du port de Lampaul-Plouarzel, ils ont pour mission de relever près de quatre cents casiers disséminés au large de l’archipel de Molène. Ce matin de mai, nombre de pièges remontent vides, mais certains renferment jusqu’à quatre spécimens, attirés par l’appât disposé à l’intérieur. Les deux hommes enchaînent les gestes avec rapidité, projetant les animaux dans un grand sac de chantier où ils s’entassent par dizaines. Quelques-uns, réputés pour leur intelligence, tentent une évasion en grimpant le long des parois.

De retour au port à dix heures trente, la prise s’élève à près de cinq cent cinquante kilos. « C’est une pêche assez simple, explique Kilian. Le gasoil ne coûte pas cher, car nous ne parcourons pas de longues distances. Avec seulement trois hommes à bord, il n’est pas nécessaire de capturer des quantités énormes pour vivre correctement. » En 2021, le retour massif de ce céphalopode avait suscité des inquiétudes chez certains pêcheurs, en raison de son appétit vorace pour les homards, les crabes ou les coquilles Saint-Jacques. Aujourd’hui, sa pêche assure un revenu confortable à plusieurs centaines d’entre eux. « Les salaires que l’on tire du poulpe, on ne les atteindrait jamais avec du poisson, assure Kilian. C’est impossible. » Vendu en moyenne sept euros cinquante le kilo à la criée de Brest, l’octopode est principalement exporté vers le Portugal, l’Espagne et l’Italie.

Face à l’engouement qu’il suscite, le comité des pêches du Finistère a instauré un système de licences pour prévenir les tensions entre professionnels. Une mesure similaire a récemment été adoptée dans les Côtes-d’Armor. Cela n’a pas empêché les captures de flamber en 2025, avec sans doute plus de quatre mille tonnes débarquées en France, contre cent cinquante tonnes avant 2021, selon Martial Laurans, chercheur en halieutique à l’Ifremer. Dans certaines criées, la progression est spectaculaire, comme à Roscoff, où les volumes ont bondi de deux mille six cent quatre-vingt-dix pour cent pour atteindre deux cent soixante-dix-neuf tonnes, ou à Saint-Quay-Portrieux, avec une hausse de mille deux cent trente-sept pour cent et deux cent cinquante-quatre tonnes. Alors que plusieurs espèces de poissons se raréfient, le céphalopode est devenu en 2025 la première vente des criées de Brest, Audierne et Concarneau.

« Ce sont des animaux qui vivent un an et connaissent des variations interannuelles d’abondance très marquées », explique Jean-Pierre Robin, professeur en écologie marine à l’université de Caen Normandie. Avant de mourir, une femelle pond en moyenne deux cent mille œufs, dont la transformation en poulpes dépend des conditions environnementales, comme la disponibilité en nutriments, la salinité ou la température. Décimé après l’hiver rigoureux de 1962-1963, le céphalopode a effectué un retour encore largement inexpliqué ces cinq dernières années, remontant jusqu’aux côtes anglaises et irlandaises. « Nous ne disposons pas de données scientifiques pour étayer une hypothèse, car il n’existe pas de suivi des populations », souligne Laure Bonnaud-Ponticelli, professeure au Muséum national d’histoire naturelle. La réduction de l’effort de pêche durant la crise sanitaire de 2020, combinée à une remontée de l’espèce vers des eaux plus fraîches, pourrait constituer une piste d’explication. « C’est une espèce qui reprend ses quartiers dans un habitat où elle a déjà été présente », précise Martial Laurans. Pour le chercheur, la question centrale est celle de sa pérennité en Bretagne, au regard de l’importance qu’elle a prise pour de nombreux marins. « Vu la biomasse actuelle, il est sans doute là pour un petit moment », estime-t-il. Une perspective qui réjouit Kilian Chanoit. « J’espère qu’il restera le plus longtemps possible », lance-t-il.

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