Europe
En mer Noire, des marins turcs racontent leur survie sous les frappes
Le 5 juin, un drone a frappé un bateau de pêche turc au large de la Crimée, tuant son capitaine et laissant son équipage profondément marqué. Alors que…

Le 5 juin, un drone a frappé un bateau de pêche turc au large de la Crimée, tuant son capitaine et laissant son équipage profondément marqué. Alors que les attaques contre des navires civils se multiplient en mer Noire, les marins turcs racontent leur peur et leur colère.
Le petit-déjeuner venait de s’achever à bord du Duru 67 quand une déflagration d’une rare violence a jeté l’équipage sur le pont. Cinq hommes se trouvaient sur ce bateau de pêche battant pavillon turc, visé au large de la Crimée, le 5 juin. « Il y avait du feu et de la fumée, l’explosion nous a soulevés et projetés à gauche et à droite, c’était d’une puissance inouïe », témoigne Ahmet Ozlu, 40 ans, grièvement blessé. Le navire s’est embrasé, puis a commencé à prendre l’eau. Sur la passerelle, les marins ont découvert leur capitaine et ami d’enfance, Cuneyt Varlik, 45 ans, baignant dans une mare de sang, la carotide tranchée par un éclat.
Une fois le signal de détresse lancé, ils ont patienté une heure entière avant l’arrivée des secours, pendant que le bateau s’enfonçait lentement. « On se croyait condamnés. Et la peur d’une nouvelle frappe nous tétanisait », poursuit Ahmet Ozlu. D’après les garde-côtes turcs, c’est un drone ukrainien qui a visé le bâtiment, une erreur de ciblage selon eux. Une version qui passe mal chez les Ozlu. « Jamais nous n’aurions imaginé que l’Ukraine nous frappe, alors que notre pavillon était hissé. Nous sommes des civils, notre navire ne transporte aucune arme », martèle Mehmet Ozlu, 53 ans, le frère aîné, lui aussi lourdement touché.
Tous deux durablement marqués, ils ont cessé de prendre la mer. Dans le port de Trabzon, au nord-est du pays, Mehmet donne un coup de main pour réparer les filets. « L’État ukrainien nous doit une réponse et un dédommagement, parce que cela a détruit mon avenir et celui de mes enfants. »
Les attaques de ce genre contre des navires marchands ne cessent de croître, un effet collatéral de plus de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Depuis le début du conflit, 226 bâtiments civils et commerciaux ont été ciblés en mer Noire, la très grande majorité rien que cette année, d’après la Chambre de commerce maritime de Turquie. « Le fait que 163 d’entre eux, soit plus de 70 %, aient été visés durant les huit premiers mois de cette année montre à quel point la situation s’est aggravée », relevait fin août le président de cette instance, Tamer Kiran. Rien que sur les deux derniers mois, 22 navires appartenant à des armateurs turcs ont été attaqués, et quatre autres sont venus s’ajouter à la liste depuis.
« Travailler en mer Noire est devenu impossible », tranche Enes Torun, 21 ans, qui se forme au métier de capitaine. Le 22 juillet, il dormait à bord du MV Reyhan Sari, un cargo transportant du charbon russe, quand des éclats de drone ont criblé son corps. Bilan, un mort et trois blessés. S’il s’est remis physiquement, il garde de lourdes séquelles psychologiques et n’est pas retourné en mer. « L’an dernier, je me suis rendu en Ukraine, la guerre n’était pas aussi intense. Aujourd’hui, partir en mer Noire, c’est accepter l’idée de mourir. »
Face à cette situation, Ankara ne cache plus son exaspération. Le chef de la diplomatie Hakan Fidan accuse les deux camps de « frapper tous les navires commerciaux sans distinction ». La semaine dernière, la Turquie a indiqué avoir transmis aux belligérants une nouvelle proposition destinée à faire cesser ces attaques. Mais le ministre a reconnu que les positions des uns et des autres restaient « difficiles à concilier ». Devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président Recep Tayyip Erdogan a dénoncé des frappes « inacceptables », sans épargner ni Moscou ni Kiev.
La Plateforme des travailleurs maritimes turcs a fustigé un « mépris flagrant pour les vies civiles ». Ses porte-parole dénoncent des États qui « ignorent la vie des gens de mer, uniquement pour nuire aux intérêts économiques de l’autre », selon Ahmet Baran Can. Beaucoup refusent désormais de risquer leur peau. « Pour l’armateur, le problème n’existe pas vraiment. Si le navire est touché, il empoche l’argent de l’assurance. S’il ne l’est pas, il gagne dix fois plus qu’en Europe », calcule Enes Torun. « Mais ce sont nous, sur le pont, qui encaissons les coups. »
Les observateurs doutent pourtant qu’Ankara ait les moyens d’imposer sa solution. « La Russie et l’Ukraine font tout pour fermer la mer Noire aux navires de l’autre camp, et elles acceptent de viser des pays non belligérants pour priver l’adversaire de tout bénéfice lié à l’usage de bateaux turcs », décrypte Serhat Guvenc, de l’université Kadir Has. « Les Ukrainiens supportent mal que la Turquie freine le passage des navires de la soi-disant flotte fantôme russe. Ils cherchent sans doute à lui montrer le coût de son inaction. » Ankara a longtemps rechigné à limiter l’accès de Moscou aux navires turcs, mais la donne pourrait changer si les attaques s’intensifient.
En attendant, sur les côtes de la mer Noire, il faut bien continuer à travailler. La pêche demeure l’un des piliers de l’économie régionale, rappelle Mustafa Yilmaz, responsable local de la zone où vivent les marins du Duru 67. Même pour la pêche artisanale, le sentiment de sécurité a disparu. « Nous vivons dans l’angoisse. La nuit, quand on sort, on se dit qu’on pourrait être frappés. »
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