Monde
Au Sri Lanka, les éoliennes de Mannar fâchent la mer et les villages
Depuis six ans, les turbines plantées sur cette langue de sable du nord du pays nourrissent la colère des pêcheurs et des habitants. On les accuse de…

Depuis six ans, les turbines plantées sur cette langue de sable du nord du pays nourrissent la colère des pêcheurs et des habitants. On les accuse de vider la mer de ses poissons et de noyer les maisons à chaque mousson, alors que l’État mise sur le vert pour produire son électricité.
Sur le sable de Mannar, une vingtaine d’hommes tirent la nasse à la force des bras et des poulies de leurs tracteurs. Le filet arrive enfin. Butin maigre. Quelques belles prises, de la friture, et de gros paquets d’herbes arrachées au fond. Venkatasamy Kalimuththu, 65 ans, regarde le résultat sans se faire d’illusions. Il pêche ici depuis l’enfance, quarante ou cinquante ans à tirer des filets dans les mêmes eaux. Sa lecture tient en une phrase. Avant les éoliennes, la mer donnait davantage. Aujourd’hui, elle donne moins.
Les mâts n’ont pas poussé là par hasard. La presqu’île offre une bande de sable étroite, idéalement battue par les vents du golfe qui sépare le Sri Lanka de l’Inde. La Ceylon Electricity Board, compagnie publique, y a installé une première série de 30 turbines de 104 mégawatts, branchées au réseau en 2020. Une deuxième tranche de 14 tours est en cours de montage. Une troisième, 52 machines confiées au groupe indien Adani, a été annulée en 2025 par les autorités sri-lankaises après un différend commercial sur le prix du kilowattheure.
Du côté des pêcheurs, la théorie tourne en boucle. L’ombre des pales se verrait dans l’eau et tiendrait les poissons à distance du rivage. Venkatasamy Kalimuththu reconnaît n’avoir aucune preuve. Il n’en démord pas pour autant. Ses collègues ajoutent d’autres pistes, un changement du régime des vents ou la concurrence des chalutiers indiens venus pêcher dans les parages.
Lesley Jesurajan, figure du consortium d’organisations de la société civile locale (OPEnE), pose la ligne de partage. Personne ne rejette les renouvelables en bloc, dit-il. Le problème, c’est l’endroit. Il existe bien d’autres sites pour planter des éoliennes, loin des villages.
À une centaine de mètres du rivage, le village de Benedict Mary Vijiliya vit cerné par les machines. La présidente de la Société pour le développement rural des femmes a une autre facture à présenter. Le béton coulé sous les socles, les tranchées ouvertes pour la route de desserte ont bouleversé le sous-sol, assure-t-elle. L’eau de pluie ne rejoint plus la mer. Pendant la mousson, elle monte jusqu’à la taille et les toilettes débordent. Des photos de sa maison engloutie sous un mètre d’eau défilent sur son téléphone. Rien de tel avant 2020, jure-t-elle. Maisons, bétail, récoltes, moyens de subsistance, tout encaisse. Même l’eau du puits n’est plus buvable, montre-t-elle en tendant un verre trouble à ses visiteurs.
Le constat se répète à Pesalai, village voisin. A. Stanislas Peries, patron de la coopérative des pêcheurs, tient les comptes. Une sortie rapportait jusqu’à 5 000 roupies, environ 13,5 euros. La même journée de mer en rapporte à peine 1 000 aujourd’hui, soit 2,7 euros. La pêche tient encore, mais elle ne fait plus vivre.
À Colombo, le ministre de l’Énergie Anura Karunathilaka assure avoir entendu ces doléances. Des études sont lancées sur le drainage de la presqu’île et un plan doit suivre. Le gouvernement vise par ailleurs 70% d’électricité renouvelable en 2030, éolien compris, alors que la guerre au Moyen-Orient a fait bondir la facture de carburant et d’électricité du pays. Pour calmer Mannar, il a choisi de geler tout nouveau projet sur place. Seuls les chantiers déjà validés ou engagés iront au bout, promet-il, en plaidant que le potentiel est réel mais que la population doit encore comprendre ce que sont ces machines et ce qu’elles changent.
Le père S. Marcus ne s’en contente pas. Le prêtre catholique, président du Comité des citoyens de Mannar, rappelle que des mesures d’atténuation ont déjà été promises sans le moindre effet. Il accuse l’État de tromper les habitants. Deux plaintes de riverains ont été déposées devant la justice sri-lankaise à son initiative. Une autre le vise, lui. La perspective ne semble pas l’intimider. Il parle d’un gouvernement dérangé et annonce la suite sans détour, ils ne céderont pas.
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