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Au cœur de Washington, la lutte pour sauver les derniers cimetières noirs

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Dans le quartier huppé de Georgetown, deux cimetières abritant les plus anciennes sépultures afro-américaines de la capitale sont au centre d’un combat mémoriel mené par une association locale.

Georgetown, aujourd’hui l’un des secteurs les plus prisés de Washington avec ses demeures coloniales valant plusieurs millions de dollars, a connu une transformation radicale. Au début du XXe siècle, ce quartier accueillait une communauté afro-américaine dynamique. Il n’en subsiste aujourd’hui que deux cimetières, où reposent des milliers de personnes noires, longtemps laissés à l’abandon.

La Black Georgetown Foundation s’emploie à restaurer la mémoire de ces lieux et de leurs occupants, alors que l’administration Trump cherche à occulter certains chapitres de l’histoire afro-américaine, à l’image d’une exposition sur l’esclavage à Philadelphie. Lisa Fager, directrice de l’organisation, estime que huit à dix mille individus sont inhumés sur les deux sites. « Il y a des pierres tombales inclinées, brisées », constate-t-elle. Certaines sépultures ont perdu leurs inscriptions, d’autres sont envahies par la végétation. L’objectif est de « connaître les noms de tous », poursuit-elle. La fondation est parvenue à identifier 4 500 personnes enterrées là.

Ces cimetières, liés à l’église noire Mount Zion et à la Female Union Band Society, ont été fondés respectivement en 1802 et 1842. Ils ont accueilli les défunts du quartier jusqu’aux années 1950, parmi lesquels des esclaves et des notables afro-américains. Une stèle commémore le Révérend Cartwright, né esclave et mort en 1851, premier pasteur noir méthodiste de la région de Baltimore. Non loin repose Nannie, une fillette de sept ans décédée en 1856, dont la tombe est décorée de jouets pour enfants.

En face, le Oak Hill Cemetery, fondé en 1848, illustre une histoire marquée par la ségrégation. Ses allées bien entretenues et ses stèles fleuries contrastent avec l’herbe haute et les tombes dispersées du cimetière voisin, où seules quelques personnes de couleur sont inhumées.

Antoinette Jackson, anthropologue à l’Université de Floride Sud, dirige le Black Cemetery Network, qui recense les cimetières afro-américains à travers les États-Unis. Les 210 sites répertoriés par le réseau, dont les trois quarts ont disparu sous des constructions diverses, ne représentent « que la partie émergée de l’iceberg », explique-t-elle. « Ces cimetières n’ont jamais bénéficié des mêmes ressources que les cimetières blancs », ajoute la chercheuse. Pendant la ségrégation, « la protection et les dispositions juridiques qui s’appliquent habituellement à la gestion d’un cimetière n’ont pas été étendues à la communauté noire ».

En 2022, le Congrès a adopté une loi sur la préservation des lieux de sépulture afro-américains, mais aucun financement n’a encore été alloué. Charles Turner, l’arrière-grand-père de Neville Waters, président de la Black Georgetown Foundation, a été affranchi à six ans et a travaillé pour le gouvernement fédéral. Il repose au cimetière de la Female Union Band Society. « Nous avons le devoir moral de préserver la mémoire de ceux qui sont enterrés ici, quel que soit le gouvernement en place », souligne Neville Waters, qui réside toujours à Georgetown.

Depuis plus de soixante-dix ans, une partie des eaux usées d’une rue voisine se déverse dans les cimetières. En 2021, la Black Georgetown Foundation a obtenu de la ville le lancement de travaux, qui ont débuté fin 2025 et se poursuivent encore. « Les moyens financiers étaient limités. Il y a eu beaucoup de promesses, de faux départs et d’arrêts. Nous avons connu des problèmes d’inondations, mais nous entrons dans une sorte de renaissance », affirme Neville Waters. En décembre 2025, l’association a reçu une subvention de 125 000 dollars de la ville de Washington pour restaurer les cimetières.

« À présent, nous voulons transformer cet endroit en parc commémoratif afin de faire connaître l’histoire des États-Unis », celle qui n’est pas « enseignée à l’école », déclare Lisa Fager. « Le climat politique actuel incite justement les gens à vouloir en savoir plus », ajoute-t-elle. L’association organise des visites pour les scolaires et des commémorations, notamment pour Juneteenth, journée qui célèbre la fin de l’esclavage aux États-Unis.

En 2023, la tombe de la petite Nannie et ses offrandes ont été brûlées, raconte Lisa Fager, un jouet calciné à la main. « C’est pour ça qu’on garde ces objets carbonisés. Pour ne pas oublier », conclut-elle.

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