Planète
Athènes, l’étreinte mortelle du béton sur ses derniers cours d’eau


Dans la capitale grecque, un projet de protection contre les inondations cristallise un conflit insoluble entre la nécessité de sécuriser les zones urbanisées et la préservation de précieux écosystèmes résiduels.
Au cœur de la banlieue dense de Néa Filadélfeia, un ruban de verdure persiste entre les immeubles. Le Kifissos, l’un des derniers tronçons de rivière encore visible dans l’agglomération athénienne, serpente entre des platanes centenaires. Pour Tassos Sikoutris et d’autres riverains, cet espace constitue une oasis de biodiversité, un vestige naturel menacé par un vaste plan d’aménagement destiné à prévenir les crues. Les autorités, quant à elles, invoquent une impérieuse nécessité de sécurité face à l’intensification des épisodes pluvieux.
Le dilemme est ancien. Au cours du siècle dernier, l’urbanisation frénétique d’Athènes a progressivement recouvert ou canalisé la majorité de ses cours d’eau. Le Kifissos lui-même a été en grande partie sacrifié pour laisser place à des infrastructures. Les inondations récurrentes lors de fortes précipitations, accentuées par le changement climatique, ont conduit le gouvernement à programmer des travaux de consolidation sur les sections restantes. Le vice-ministre chargé des Infrastructures souligne que ce qui est perçu comme un havre de paix peut se transformer en un risque majeur pour les populations, rappelant les graves inondations ayant frappé d’autres régions du pays.
Le projet, qualifié de « pharaonique » par ses opposants, prévoit notamment l’installation de gabions – des cages métalliques remplies de pierres – pour renforcer les berges, ainsi que l’utilisation localisée de béton. Pour les défenseurs de l’environnement, cette ingénierie lourde sonnerait le glas des écosystèmes riverains. L’association Roï, qui milite pour la sauvegarde des rivières, dénonce la destruction programmée de la flore et de la faune, et a saisi la justice avec plusieurs municipalités pour tenter de bloquer le chantier. Des experts, comme le professeur Constantinos Loupasakis, mettent en garde contre la transformation de ces milieux vivants en simples canaux de drainage, une solution jugée contre-productive à long terme.
Au-delà de la polémique sur les méthodes, c’est la valeur multifonctionnelle de ces espaces qui est débattue. Les riverains font valoir leurs bienfaits incontestables, notamment lors des canicules estivales où la proximité de l’eau et de la végétation peut faire baisser localement la température de plusieurs degrés. Dans un contexte de stress hydrique croissant – la région de l’Attique a récemment été placée en état d’urgence face à la sécheresse –, la préservation de ces corridors naturels apparaît aussi comme un enjeu de résilience. Les autorités reconnaissent la nécessité d’un équilibre, mais estiment que des compromis sont inévitables pour concilier protection des biens et des personnes et respect de l’environnement. Le sort du Kifissos symbolise ainsi la difficile conciliation entre une ville minérale et son patrimoine aquatique oublié.





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