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À Saint-Émilion, quinze générations de vignerons cultivent sans le moindre pesticide de synthèse
Sur le plateau calcaire de Saint-Émilion, le Château Coutet fait figure d’exception. Ses vignerons y travaillent sans aucun pesticide de synthèse depuis…


Sur le plateau calcaire de Saint-Émilion, le Château Coutet fait figure d’exception. Ses vignerons y travaillent sans aucun pesticide de synthèse depuis la Seconde Guerre mondiale et en tirent aujourd’hui de précieuses leçons face à la crise.
Le soleil pointe à peine quand Adrien David-Beaulieu rejoint la vingtaine de vendangeurs qui arpentent les rangs en musique. Les cagettes pleines partent dans un traineau. À 40 ans, cet ingénieur agronome et copropriétaire du Château Coutet résume sa façon de travailler d’une phrase. « Ici on fait le vin à la vigne, pas au chai. » Autour de lui, l’écosystème est préservé depuis plus de 400 ans. Sur les 17 hectares de la propriété, environ un quart ne porte pas de vigne. On y croise quelque 500 arbres fruitiers, des dizaines d’animaux, ainsi qu’une faune et une flore qui abritent des espèces rares. Sa famille vit ici depuis plus de quinze générations. « On peut nous taxer d’idéalistes mais cela fait plus de 15 générations que ma famille vit ici, qu’on est heureux, sans être riches », confie-t-il.
L’histoire bascule autour de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les produits phytosanitaires commencent à se répandre partout. Les trois arrière-grandes-tantes qui géraient alors le domaine décident de dire non. Un choix à contre-courant qui tient toujours. Depuis, la propriété n’a jamais eu recours au moindre pesticide ni insecticide de synthèse. « Ici, le job se fait naturellement », sourit Adrien David-Beaulieu. Après les vendanges, les grappes pas encore mûres restent pour les oiseaux migrateurs, qui fertilisent le sol avec leurs fientes, et pour les chauves-souris, qui s’attaquent à un papillon dont la chenille pond dans le raisin. Cette différence de maturité vient de la sélection massale, qui garantit une grande diversité génétique de la vigne. Le rendement est plus faible qu’avec la sélection clonale, utilisée presque partout dans le vignoble français. En échange, les vignes du domaine, âgées en moyenne de 43 ans, encaissent mieux les caprices du climat. En 2017, quand le gel a détruit environ 80 % de la récolte à Saint-Émilion, la propriété a signé « la meilleure récolte de notre histoire ». Le plateau et les coteaux ont mieux tenu que les parcelles plus basses, et la « mémoire génétique » des vieux cépages a fait le reste, en retardant l’arrivée des bourgeons pour mieux déjouer le gel.
La famille a poussé l’expérience plus loin grâce à un trésor mis au jour il y a une quarantaine d’années, sur le sol en terre battue de la cave. Une bouteille de verre en forme de cœur, fermée, toujours pleine. La composition minéralogique de son bouchon « à l’émeri », qui assure un hermétisme parfait, a permis de la dater du milieu du XVIIIe siècle. De quoi lancer un pari fou, produire le même vin qu’en 1750. Pour cela, il fallait un sol jamais touché par la chimie de synthèse, à l’abri du ruissellement des voisins, et des cépages anciens comme le merlot à queue rouge ou le bouchet, plantés sur une parcelle de 1921. Ainsi est née, en 2014, la « Cuvée Demoiselles », un clin d’œil aux arrière-grandes-tantes. La production se passe quasiment de carburant et d’électricité, sauf pour la presse et la mise en bouteille. Des chevaux remplacent les tracteurs, la bouillie bordelaise à base de cuivre est pulvérisée à dos d’homme, et le tri du raisin se fait à la main. « Jusque dans les années 2010, on était vus comme des gens bizarres, qui n’avaient pas su se moderniser », raconte le vigneron.
Le décor, lui, a bien changé. La valeur des terres du plateau s’est envolée, et la plupart des voisins appartiennent désormais à des groupes de luxe. Le Château Coutet est loin de leurs chiffres d’affaires. Il s’en sort pourtant, à l’équilibre, malgré la crise qui secoue le Bordelais, justement parce qu’il n’a jamais changé. « Si l’on se met au chimique demain et qu’on fait rentrer un actionnaire, on est tous millionnaires. Mais on a la chance d’avoir résisté à l’appât du gain et personne n’a voulu vendre sa part de gâteau, c’est ça notre luxe ! »
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