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Économie

_**Grands travaux et péril écologique sur l’île indienne de Grande Nicobar**_

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_**Au cœur de l’océan Indien, l’une des dernières terres quasi vierges de l’Inde s’apprête à connaître une transformation radicale. Pelleteuses et bulldozers ont déjà entamé la métamorphose de l’île de Grande Nicobar en un hub commercial, militaire et touristique d’envergure, au risque de bouleverser son écosystème unique et de menacer ses populations autochtones.**_

Le chantier colossal de neuf milliards de dollars promet de remodeler en profondeur ce confetti de terre situé à près de trois mille kilomètres de New Delhi. Au cœur de forêts millénaires, les autorités prévoient d’édifier un port à conteneurs, un aéroport international, une centrale électrique et une ville nouvelle dont la population devrait être multipliée par trente-sept d’ici trois décennies. L’ambition affichée est de créer une réplique de Singapour, idéalement positionnée à une quarantaine de milles nautiques du détroit de Malacca, l’une des artères maritimes les plus fréquentées de la planète.

Le Premier ministre indien Narendra Modi a clairement exposé l’an dernier sa vision stratégique, destinée à rivaliser avec l’influence régionale de la Chine. Selon lui, le projet revêt une importance capitale sur les plans stratégique, militaire et national, et devrait faire de la région l’un des grands nœuds maritimes et aériens de l’océan Indien. Ce grand dessein suscite pourtant une vive opposition.

Les défenseurs de l’environnement redoutent que les engins de chantier ne portent un coup fatal à l’écosystème préservé de cette île, la plus méridionale des huit cent trente-six qui composent l’archipel des Andaman-et-Nicobar. Sur ses neuf cent dix kilomètres carrés couverts à quatre-vingt-quinze pour cent de forêt primaire, Grande Nicobar abrite une biosphère exceptionnelle, riche d’une faune et d’une flore que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Les organisations non gouvernementales déplorent notamment l’abattage de centaines de milliers d’arbres.

Les scientifiques dénoncent quant à eux ce qu’ils qualifient de génocide programmé au nom du méga-développement des deux peuples indigènes de l’île, les Nicobarese et les Shompen, qui vivent encore presque entièrement coupés du monde. Pour la majorité de ses neuf mille habitants, Grande Nicobar reste un territoire isolé. Rejoindre la capitale de l’archipel, située à plus de cinq cents kilomètres plus au nord, nécessite une véritable expédition maritime de trente à cinquante heures à bord de navires au confort rudimentaire.

Ceux qui découvrent l’île en goûtent volontiers le charme suranné. Un ouvrier venu de l’État du Jharkhand confie que c’est l’un des plus beaux et des plus excitants voyages de sa vie, soulignant la possibilité d’attraper les plus gros poissons dans des rivières d’une clarté incomparable après une journée de travail. Les six mille habitants de Campbell Bay sont pourtant convaincus que les travaux à venir bouleverseront ce décor de carte postale. Certains, comme Barsha, derrière le comptoir de sa petite épicerie, veulent croire que le changement sera bénéfique, offrant davantage d’opportunités.

Le volet militaire du projet, bien que largement tenu secret, est essentiel. L’intérêt stratégique de l’île n’a échappé à aucun des maîtres de l’Inde au fil des siècles, des souverains médiévaux aux colonisateurs britanniques, qui y ont tous déployé leurs forces navales. Un expert en affaires militaires décrit Grande Nicobar comme le porte-avions insubmersible de l’Inde, offrant une vue imprenable sur le trafic maritime reliant les détroits de Malacca et d’Ormuz. Le plan de développement prévoit l’agrandissement des bases navales, chacune devant être équipée de pistes d’aviation.

Pour desservir ces implantations militaires renforcées, toutes les infrastructures de l’île routes, ponts, jetées seront considérablement développées. Le gouverneur de l’archipel, un ancien amiral, y voit un fantastique coup de pouce après six ou sept décennies de négligence caractérisée. La première phase de construction du port dans la baie de Galathea et de l’aéroport de Campbell Bay, pour environ quatre milliards de dollars, devrait s’achever dans les trois ans.

Une fois terminé, le port à conteneurs affichera une capacité de plus de vingt millions d’équivalents vingt-pieds, le plaçant parmi les trois plus importants ports de toute l’Inde. À long terme, il pourrait devenir le principal hub maritime de la région et concurrencer les terminaux de Singapour et de Klang en Malaisie. Grande Nicobar sera également dotée de quartiers d’habitation modernes et de complexes hôteliers destinés aux touristes. La population de l’île, aujourd’hui de neuf mille habitants, devrait atteindre cent vingt-cinq mille en 2035 et trois cent trente-six mille vingt ans plus tard. Les projections touristiques tablent sur quatre-vingt-dix-huit mille visiteurs dès 2029 et plus d’un million en 2055.

Le gouvernement assure avoir satisfait à toutes les exigences environnementales et s’est engagé à protéger la faune, la flore et les populations autochtones. Le ministre de l’Environnement a affirmé que le projet ne menace aucunement les groupes tribaux, ne perturbe aucune espèce et ne met pas en danger la sensibilité écologique de la région. Le tribunal environnemental lui a donné raison en février, estimant qu’au vu de l’importance stratégique du projet, il n’y avait aucune raison de s’y opposer.

Ce feu vert est aussitôt dénoncé par les écologistes. L’un d’eux, actif depuis vingt ans sur l’île, déplore que l’on se berce d’illusions. Il ne comprend pas ce projet qui déplace des populations et massacre un écosystème immaculé sans avantage apparent pour personne. Les travaux vont considérablement affecter la flore et la faune, notamment les oiseaux, les macaques et les tortues géantes de la baie de Galathea. Il s’indigne que l’on déplace des crocodiles de leur habitat naturel tout en affirmant vouloir les protéger.

Le défenseur de l’environnement rappelle que, pour respecter la lettre de la loi, le gouvernement a promis que les arbres arrachés à Grande Nicobar seraient replantés dans l’État de l’Haryana, dans le nord de l’Inde. Sur l’île, les Nicobarese ont déjà décrété la mobilisation générale pour protéger leurs terres. Leur principal représentant, Barnabas Manju, cinquante-quatre ans, affirme qu’ils ne sont pas prêts à accepter d’en perdre une partie, car ce serait aussi perdre leur culture.

Le chef Manju concède que les travaux pourraient offrir des opportunités aux nouvelles générations de la tribu, mais il n’est pas sûr que leurs jeunes soient capables de rivaliser avec les talents éduqués venus du continent. Originaire du village indigène de Chingen, Burnett, quarante et un ans, parle d’expérience. Relogé loin de la côte après le tsunami de 2004, il craint de ne jamais pouvoir revenir sur ces terres désormais convoitées.

Au-delà des propriétés ancestrales, c’est toute la culture millénaire de ces populations autochtones de chasseurs-cueilleurs qui risque de disparaître sous les lames des engins de chantier. La Grande Nicobar ne compte plus que deux cent cinquante représentants de la tribu des Shompen, qui vivent reclus dans la forêt, presque sans aucun contact avec l’extérieur. Un agent des services sociaux qui a le rare privilège de pouvoir les visiter explique qu’ils vivent par groupes d’une trentaine d’individus, sur des plateformes perchées au-dessus du sol. Ils comprennent la forêt, la nature, les étoiles, et la nature qui les entoure suffit à les rendre indépendants de tout ce dont les autres ont besoin pour survivre.

Nostalgique de sa jeunesse spartiate dans la forêt, Barnabas Manju reconnaît que les facilités technologiques du monde moderne ont commencé à susciter l’intérêt des jeunes de sa tribu. Mais il prévient qu’ils ne veulent que ce dont ils ont vraiment besoin, surtout pas de choses inutiles. Les Indiens venus du continent dans l’archipel ne sont pas non plus entièrement convaincus. Sharda Devi, cinquante-cinq ans, arrivée avec son père en 1971 alors qu’il n’y avait rien, a accueilli avec enthousiasme l’annonce des travaux. Mais elle a vite déchanté en apprenant que le futur aéroport allait empiéter sur sa propriété, sans proposition de parcelle de remplacement ni compensation convenable.

Son voisin Kusum Mishra, soixante et onze ans, arrivé sur Grande Nicobar il y a cinquante ans depuis le Maharashtra, refuse de recommencer à zéro. Après avoir tout perdu lors du tsunami de 2004, il craint que ce qu’il a reconstruit ne soit à nouveau détruit par les projets gouvernementaux. Les travaux d’infrastructures sont pour l’heure limités à Grande Nicobar, mais le gouverneur a déjà averti que le prochain axe de développement sera la Petite Andaman.

Sur cette île, l’ouverture est déjà en marche. La police de l’archipel vient d’y enrôler cinq jeunes de la tribu des Onge. Raja, vingt-trois ans, a quitté son village de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs pour quelques semaines de formation et en est revenu coiffé d’un béret kaki. Son expérience a fait sensation et suscité des vocations parmi ses pairs, qui savent que s’ils endossent l’uniforme, ils pourront s’aventurer hors du village et voir autre chose. Un représentant de l’organisme chargé des relations avec les tribus confirme voir de plus en plus d’élèves désireux d’étudier, de trouver un emploi et de voyager.

Le fonctionnaire espère que la route reliant leur village au reste de l’île, dont on parle depuis trente ans, sera enfin construite. Le jeune policier en est moins sûr. Il affirme que sa communauté n’a besoin de rien du gouvernement ni de personne d’autre, car elle a tout ce qu’il lui faut.

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