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Culture

Sergio Ramírez : la littérature face aux régimes autoritaires d’Amérique centrale

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L’écrivain nicaraguayen et prix Cervantès estime que les romans ne menacent pas directement les autocrates, mais qu’ils peuvent transformer la perception du lecteur. Un entretien réalisé à Panama, en marge du festival littéraire Centroamérica Cuenta.

L’écrivain nicaraguayen Sergio Ramírez, figure majeure des lettres hispanophones et lauréat du prix Cervantès, s’est exprimé depuis Panama sur le rôle de la littérature dans une région marquée par la résurgence de gouvernements autoritaires. Exilé en Espagne et privé de sa nationalité pour avoir critiqué le pouvoir en place, cet auteur de 83 ans préside actuellement le festival Centroamérica Cuenta. Il est également candidat à un siège à la Real Academia Española, une perspective qui suscite des réactions contrastées dans son pays d’origine.

Interrogé sur l’influence des romans face aux régimes autoritaires, Ramírez a souligné que les autocrates d’Amérique centrale se préoccupent peu des fictions, sauf lorsqu’ils s’estiment directement visés. Dans ce cas, ils peuvent s’acharner contre un ouvrage, non pas parce qu’ils le jugent capable de déstabiliser le système, mais plutôt par réflexe défensif. Pour lui, un roman ne possède pas le pouvoir de forger une conscience collective à lui seul. Il peut en revanche modifier le regard d’un lecteur, l’invitant à percevoir la réalité sous un angle neuf grâce à la fiction.

La réalité centraméricaine, marquée par le pouvoir politique, le crime organisé, la corruption ou le narcotrafic, conditionne profondément les écrivains de la région. Ramírez observe que même lorsqu’un auteur souhaite écrire une histoire d’amour, il se heurte inévitablement à ces forces arbitraires qui altèrent les trajectoires individuelles et les liens sociaux. La peur, omniprésente, imprègne ainsi la création littéraire.

À propos de l’existence d’une littérature spécifiquement centraméricaine, l’écrivain estime qu’il s’agit d’une même littérature, déclinée avec des accents variés dans le langage, la structure ou les thèmes. Elle revêt une dimension politique, non pas dans un sens partisan ou idéologique, mais parce qu’elle reflète les anomalies des structures politiques locales.

Sa candidature à la Real Academia Española représente, selon lui, l’aboutissement d’une carrière dédiée à la langue. Il y voit un événement significatif pour les lettres centraméricaines. Les critiques émises au Nicaragua, venues d’une faction minoritaire, ne le préoccupent guère. Il rappelle que l’Académie évalue sa contribution culturelle et son apport à la langue, sans considération politique.

Depuis la création du festival Centroamérica Cuenta en 2013, la région a vu émerger une dizaine d’écrivains publiés par des maisons d’édition internationales en Espagne, au Mexique ou en Argentine. Mais le problème majeur demeure la distribution des livres. Chaque fermeture de librairie en Amérique centrale est vécue comme une perte douloureuse, tant la précarité est grande. Le continent ne compte souvent qu’une seule chaîne de librairies par pays.

Interrogé sur la possibilité d’un retour au Nicaragua, Sergio Ramírez s’est montré prudent. Il est convaincu que toute dictature prend fin et que tout pays aspire à la vie démocratique. Le Nicaragua y parviendra, mais l’échéance reste incertaine. Si son espoir seul suffisait, confie-t-il, ce serait dès demain.

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