Nous rejoindre sur les réseaux

Planète

La rançon des marais : la terreur des pirates dans la mangrove bangladaise

Article

le

Dans les Sundarbans, plus vaste forêt de mangroves au monde, des bandes criminelles imposent leur loi aux pêcheurs et aux cueilleurs de miel, rançonnant quiconque pénètre dans ce labyrinthe aquatique.

Au sud du Bangladesh, la mangrove des Sundarbans est devenue un territoire de non-droit où la peur règne en maître. Les habitants de cette région, qui vivent de la pêche et de la récolte du miel, redoutent davantage ces criminels que les tigres du Bengale qui peuplent pourtant la forêt. Un pêcheur de crabes de 47 ans, qui souhaite conserver l’anonymat par crainte de représailles, a récemment été enlevé par l’un de ces groupes. Séquestré pendant près d’un mois avec ses compagnons, il n’a recouvré la liberté qu’après le versement d’une rançon de 40 000 takas, soit environ 280 euros. Son employeur affirme avoir pourtant acquitté une redevance à une première bande avant le départ en mer, mais une faction rivale a attaqué le bateau pendant la nuit. Les deux groupes armés ont même échangé des tirs, forçant certains pêcheurs à se cacher dans les arbres pour survivre.

Depuis plus d’une décennie, le journaliste d’investigation Mohsin Ul Hakim étudie ces réseaux criminels qui opèrent dans le delta du Gange. Il explique que certains de ces groupes sont en réalité des mercenaires recrutés par des négociants en poisson pour verrouiller le contrôle du marché lucratif des Sundarbans. Selon le ministère des Pêches, ce marécage de plus de 177 000 hectares produit chaque année près de 29 000 tonnes de poisson, de quoi nourrir plus d’un million de personnes. À ces organisations structurées s’ajoutent des habitants de la jungle, souvent accablés par les dettes, qui n’ont d’autre issue que de plonger dans l’illégalité. Beaucoup se retrouvent piégés dans ce cycle infernal sans pouvoir en sortir.

En 2009, le gouvernement de Dacca avait lancé une vaste opération de nettoyage des Sundarbans confiée au Bataillon d’action rapide, une unité controversée souvent qualifiée d’escadron de la mort. Entre 2016 et 2018, ces commandos avaient officiellement obtenu la reddition de 328 pirates. Mais ces derniers n’ont pas disparu. La police bangladaise recense aujourd’hui une dizaine de groupes actifs. Un pêcheur de l’île de Dublar Char, qui préfère garder l’anonymat, affirme que les rançons exigées ne cessent d’augmenter, atteignant parfois 100 000 takas par pêcheur, soit près de 700 euros. Il juge la présence des forces de l’ordre largement insuffisante face à cette menace.

Le major Shamsul Arefin, porte-parole des gardes-côtes, reconnaît que certains groupes ont prospéré dans le sillage du chaos politique qui a conduit à la chute du gouvernement de Sheikh Hasina en 2024. Il assure néanmoins que les incidents restent circonscrits et que ses unités ont mené une centaine d’opérations, arrêté 56 pirates et saisi 78 armes. Un récolteur de miel qui tient à rester discret raconte pourtant une tout autre réalité. Pour sa dernière campagne, entamée le 1er avril, il a dû verser plus d’un millier de dollars à une bande de pirates et leur promettre en outre dix kilos de miel pour obtenir le droit de pénétrer dans la forêt.

Les agents du département des Forêts déplorent que la police ne suive pas systématiquement la piste financière des extorsions pour démanteler ces réseaux. Ils s’inquiètent surtout des conséquences de ces activités criminelles sur l’équilibre fragile de la mangrove. Le conservateur régional des forêts, Imran Ahmed, souligne que la piraterie pèse lourdement sur l’écosystème des Sundarbans. Certains groupes abattent régulièrement des cerfs, proies naturelles des tigres, et n’hésitent pas à tuer ces félins lorsqu’ils croisent leur route. La survie même de cette forêt unique, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, est aujourd’hui menacée par ces bandes qui imposent leur loi dans les eaux troubles du delta.

Click to comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les + Lus