Culture
John Kani, la voix indomptée de l’art engagé


L’icône sud-africaine du théâtre et du cinéma, survivant de l’apartheid et figure morale, défend avec une conviction intacte le pouvoir subversif de la création face à l’oppression.
Le théâtre John Kani à Johannesburg conserve entre ses murs la mémoire vivante des combats passés. L’artiste octogénaire s’y promène avec une émotion palpable, désignant le siège où Nelson Mandela lui-même assista un jour à l’une de ses pièces. Le leader historique, alors tout juste élu, avait interrompu la représentation pour mieux en savourer chaque mot. Cette anecdote illustre le lien indéfectible qui unit le comédien à l’histoire de son pays.
Récemment admis au sein de l’Académie des Oscars, John Kani porte un regard à la fois fier et lucide sur son parcours. Sa notoriété internationale, acquise grâce à des rôles emblématiques dans *Black Panther* ou *Le Roi Lion*, ne lui fait pas oublier les années de lutte et de résistance culturelle. Dans les années 1970, alors que l’apartheid sévissait, il risquait sa vie à chaque représentation. Ses pièces, comme *Sizwe Banzi est mort*, dénonçaient crûment le système ségrégationniste devant des publics mixtes, bravant l’interdit.
La violence politique l’a meurtri physiquement et moralement. Onze coups de couteau, un œil perdu, des séjours en isolement… Autant de stigmates qui racontent le prix de la liberté. Aujourd’hui, il constate avec inquiétude la méconnaissance des jeunes générations pour ces souffrances passées. Sa propre petite-fille peine à imaginer un monde où les restaurants étaient interdits aux Noirs. Pour lui, chaque cicatrice fut un combat nécessaire afin de conquérir une « humanité universelle ».
Face à la montée des populismes et des régimes autoritaires à travers le monde, John Kani reste vigilant. Il considère que l’art doit continuer à jouer son rôle de miroir critique, interpellant sans relâche ceux qui détiennent le pouvoir. Sa dernière pièce, *Kunene et le Roi*, exportée jusqu’aux États-Unis, explore les persistances des tensions raciales et trouve un écho troublant dans l’actualité américaine.
Son entrée à l’Académie des Oscars représente bien plus qu’une consécration personnelle. C’est l’opportunité de porter la voix du continent africain et de plaider pour un soutien accru à ses créateurs. Il appelle à une véritable politique de financement et de reconnaissance des arts en Afrique, convaincu que la culture demeure une arme essentielle contre l’injustice. Son rêve le plus cher reste de pouvoir un jour raconter aux générations futures comment les peuples unis sont parvenus à terrasser ce monstre ancien qu’est l’oppression.





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