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Culture

De la livraison à la plume, le parcours d’un livreur devenu porte-voix

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_**L’ancien coursier Hu Anyan a transformé son expérience du secteur de la livraison en un récit autobiographique à succès. Son ouvrage, traduit dans plusieurs langues, met en lumière les conditions de travail de millions de travailleurs des plateformes numériques en Chine.**_

Il a longtemps arpenté les artères de Pékin au volant d’un triporteur chargé de colis, un travailleur parmi des millions dans l’écosystème du commerce en ligne. Aujourd’hui, Hu Anyan est un écrivain reconnu. Son livre, qui relate son quotidien passé de livreur, s’est écoulé à près de deux millions d’exemplaires à travers une vingtaine de pays depuis sa parution en 2023, avec des traductions désormais disponibles en anglais et en français.

Ce témoignage brut et direct donne une identité à la multitude de silhouettes anonymes qui sillonnent les villes jour et nuit pour acheminer les commandes en ligne, désormais responsables d’un tiers des ventes de détail dans le pays. L’auteur, à la physionomie frêle et au regard apaisé, confie avoir longtemps éprouvé un sentiment de dévalorisation. C’est par l’écriture, explique-t-il, qu’il a finalement trouvé une forme de reconnaissance personnelle.

Son parcours épouse les transformations économiques de la Chine contemporaine. Issu d’une famille où les parents ont connu la sécurité de l’emploi public, il a lui-même intégré un marché du travail devenu flexible et concurrentiel. Après une succession d’emplois précaires, il rejoint en 2017 le secteur de la livraison par plateforme. Il décrit des conditions éprouvantes, avec des journées de travail interminables dans un centre de tri du sud de la Chine, un rythme qui le réduisait, selon ses mots, à l’état de « cadavre ambulant ».

Le cœur de son récit se concentre sur son expérience pékinoise. Sans couverture sociale ni salaire fixe, sa rémunération dépendait du nombre de colis livrés, sous la pression constante d’un superviseur. Il relate un système de contraintes perçu comme déshumanisant, où la moindre baisse de cadence déclenchait un rappel à l’ordre. Licencié après la faillite de son employeur, il a ensuite multiplié les petits boulots tout en partageant ses réflexions sur une plateforme en ligne. Ces écrits ont fini par attirer l’attention d’un éditeur.

La parole des livreurs reste peu audible en Chine, où la représentation des travailleurs et l’expression publique sont étroitement encadrées. L’ouvrage de Hu Anyan a néanmoins franchi le filtre de la censure, moyennant quelques ajustements. Pour de nombreux lecteurs, en particulier parmi les jeunes générations confrontées à la précarisation de l’emploi, son récit a trouvé un écho profond. Un universitaire spécialiste du sujet observe que peu de livres ont ainsi résonné avec les réalités d’un marché du travail de plus en plus compétitif.

Face à une prise de conscience grandissante, les autorités ont adopté certaines mesures visant à améliorer le quotidien de ces travailleurs. Cependant, des chercheurs pointent le statut juridique ambigu de la majorité des quelque quatre-vingts millions d’employés des plateformes, qui les prive souvent d’une réelle protection sociale. Des lecteurs reconnaissent que le livre leur a permis de mieux comprendre la pression subie par les livreurs, et l’irritabilité qui peut en découler.

Désormais à l’abri des difficultés financières grâce au succès de son livre, Hu Anyan admet qu’il serait probablement encore sur la route sans cette opportunité. S’il se dit heureux à l’idée que son témoignage puisse, ne serait-ce que marginalement, améliorer la condition des livreurs, il reste lucide sur les limites de la littérature comme levier de changement social. Il note toutefois, avec une pointe d’espoir, que les clients semblent désormais plus enclins à remercier ceux qui leur livrent leurs paquets.

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