Monde
Ceux qui restent : le deuil silencieux des enfants de migrants disparus en mer au Sénégal
Dans l’ouest du Sénégal, des centaines d’enfants grandissent sans savoir si leurs parents sont vivants ou morts, engloutis par l’océan Atlantique lors d’une tentative d’exil vers l’Europe. Entre silence familial, précarité aggravée et traumatismes enfouis, une ONG tente de briser le tabou qui entoure ces disparitions.
Fallou, 12 ans, a perdu sa mère Awa en 2024, après le naufrage de la pirogue qui devait la conduire vers l’Europe. Depuis ce drame, le garçon s’est muré dans le silence. Il ne parle de sa mère qu’avec son père, lors de rares visites. Sa grand-mère Ndeye Ndiaye, qui l’élève avec son frère cadet dans un quartier modeste de Mbour, raconte avoir appris le départ de sa fille par téléphone, trop tard pour l’en dissuader. Deux semaines plus tard, un appel annonçait son décès au Maroc. Le corps n’a jamais été rapatrié. « Je suis toujours là, sans rien », souffle-t-elle, les larmes aux yeux.
Sokhna, 11 ans, est hantée par des rêves où son père disparu lui parle. Elle évite désormais de longer la côte et ses alignements de pirogues, qui ravivent son chagrin. Son père Assane a péri en 2022 lorsque l’embarcation qui le transportait a pris feu au large. Sa mère Fatou Ngom élève seule trois enfants dans une pièce louée. Elle raconte que Sokhna traverse des moments d’absence en classe et crie « papa » la nuit. La fillette ne trouve de réconfort qu’auprès de sa grand-mère, qui lui raconte l’histoire du couple.
Boubacar, 14 ans, travaille déjà après l’école dans un atelier de menuiserie métallique pour aider sa mère. Son père voulait construire une maison pour la famille. « Avant d’y arriver, Dieu a pris son âme », sanglote-t-il. Sa sœur Coumba, cinq ans, n’a presque pas connu son père. Elle demande régulièrement de ses nouvelles. Sa mère lui répond qu’il est en voyage. « Elle peut devenir folle si on lui explique maintenant », ajoute Boubacar.
Amy Dramé n’a pas non plus révélé la vérité à ses trois enfants. Son mari l’a appelée le 10 août 2024 depuis un bateau, pour lui demander de prier pour lui. Ce fut leur dernier échange. Un mois plus tard, les autorités les informaient que la pirogue avait échoué au Cap-Vert, sans survivants. « Ils prennent tout le temps mon téléphone pour regarder des vidéos de leur père », confie-t-elle, désemparée.
Ces familles vivent dans l’attente insoutenable d’un deuil impossible. Saliou Diouf, fondateur de l’association Boza Fii, estime que le nombre de ces enfants se chiffre en milliers au Sénégal. En 2024, au moins 10 457 migrants ont péri ou disparu sur la route atlantique vers l’Espagne, un record depuis 2007. Poussés par le chômage et l’épuisement des ressources halieutiques, beaucoup n’ont d’autre choix que de recourir à des embarcations clandestines, souvent vétustes et surchargées.
Face à cette détresse, l’ONG Délégation diocésaine des migrations (DDM) a lancé en 2024 un programme pionnier de prise en charge psychosociale pour ces orphelins. Une cinquantaine d’enfants participent à des ateliers thérapeutiques à Mbour. Tesa Reimat Corbella, médecin spécialiste du deuil, souligne l’importance de « casser le silence » qui entoure ces disparitions. « Il faut donner des mots à ce qui s’est passé, pouvoir parler avec les enfants du souvenir de leur père », explique-t-elle.
Babacar Ndiaye, 12 ans, n’a pas réussi à se confier sur la disparition de son père en 2024. Son frère Pape Balla, 9 ans, affiche une assurance étonnante. « Mon père ne voulait pas partir, mais celui qui a organisé le voyage l’a forcé », lance-t-il, comme pour donner un sens à cet abandon. Bambi Diop, 10 ans, reste en partie dans le déni, affirmant que son père vit ailleurs. Sa mère assure pourtant que la fillette sait qu’il est décédé dans un naufrage.
Mamadou Diop Thioune, spécialiste des migrations, regrette que le soutien à ces familles ne soit pas inscrit dans les politiques publiques. Il pointe le manque d’information, d’outils et de personnel formé, alors que les conséquences sociales de ces disparitions sont dramatiques. « Il faut redonner une dignité aux personnes disparues, des gens qui étaient partis chercher une vie meilleure », plaide Tesa Reimat Corbella. « Il faut qu’on puisse parler de ce sujet sans cacher ces enfants et ces familles. »
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