Monde
Au Soudan, des civils deviennent les anges gardiens des vivants et des morts


Alors que la guerre déchire Khartoum, un vaste réseau de bénévoles s’est organisé pour secourir les blessés, nourrir les affamés et inhumer dignement les défunts abandonnés.
Au plus fort des affrontements qui ont ravagé la capitale soudanaise, des citoyens ordinaires ont endossé des rôles de premiers secours, de logisticiens et de croque-morts. Face à l’effondrement des services publics et à l’indifférence de la communauté internationale, un maillage solidaire s’est tissé pour répondre à l’urgence humanitaire. L’armée a repris le contrôle de Khartoum en mars 2025, offrant un répit relatif, mais les stigmates restent profonds.
Nasser Nasr al-Din, 24 ans, était étudiant en économie. Depuis deux ans, l’hôpital Al-Nao d’Omdourman est devenu son quotidien. Il y officie comme pharmacien et infirmier, distribuant gratuitement des médicaments. Les souvenirs des scènes d’horreur le hantent, comme celui de cette mère qu’il a tenté de ranimer pendant deux heures, ou de cette fillette souffrant d’une douleur abdominale qui cachait une plaie béante. Le bombardement du marché de Sabreen en février 2025, qui a fait des dizaines de morts et de blessés, reste gravé dans sa mémoire. Les bulldozers transportaient des monceaux de victimes, et une mare de sang rendait les lieux impraticables. Il n’a jamais pu reprendre ses études, obsédé par la crainte de manquer à son devoir.
Oussama Ismail, 25 ans, a sillonné les rues de la capitale sous les tirs et les obus pour livrer médicaments et nourriture. Il s’est habitué au danger, conscient que sa mission primait sur tout. Depuis décembre 2023, il est l’un des piliers de la cuisine communautaire de Hoda Makki, l’une des dernières encore en activité. Après l’attaque du marché, il a fallu préparer des repas d’urgence et apporter des couvertures aux blessés et à leurs familles.
Hoda Makki, 60 ans, se lève chaque jour à deux heures du matin pour préparer de grandes marmites de fèves, de lentilles ou de riz, parfois agrémentées de viande. Ses cuisines communautaires ont été un rempart contre la famine. Aujourd’hui, avec l’accalmie des combats et la raréfaction des dons, elle ne cuisine plus que deux jours par semaine pour les chômeurs, dans un pays à l’économie dévastée.
Ali Gebbai, 38 ans, ingénieur en mécanique, a troqué ses outils contre des linceuls. Avec son équipe, il estime avoir pris en charge environ 7 000 corps en trois ans. Ils parcouraient les rues pour récupérer les dépouilles, publiaient des photos sur les réseaux sociaux pour identifier les proches, puis procédaient à la toilette mortuaire et à l’inhumation. Le jour du bombardement de Sabreen, ils ont dû s’occuper de 54 corps, certains en morceaux. Il montre sur son téléphone l’image calcinée d’un nouveau-né. Engagé depuis les manifestations pro-démocratie de 2019, il affirme que son pays a besoin de lui.





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