Société
Un mémorial alsacien réunit enfin les Malgré-nous et les soldats français
À Schirmeck, un Mur des noms interactif honore plus de 44.000 Alsaciens et Mosellans disparus pendant la Seconde guerre mondiale. Pour la première fois…


À Schirmeck, un Mur des noms interactif honore plus de 44.000 Alsaciens et Mosellans disparus pendant la Seconde guerre mondiale. Pour la première fois, des incorporés de force de l’armée nazie et des combattants français se côtoient sur un même lieu de mémoire.
Bernard Simon n’avait que deux ans lorsque son père est mort. Joseph Simon, enrôlé de force dans l’armée allemande, a été fusillé sur le front de l’Est pour avoir refusé d’exécuter des civils. Des décennies plus tard, son fils, âgé aujourd’hui de 85 ans, est venu chercher son nom sur ce mur dévoilé jeudi. Sa mère, elle, a porté le deuil toute sa vie. À quelques mètres de là, Michel Schlienger, 87 ans, effectue la même démarche pour son père, pilote dans l’armée française, abattu par l’aviation allemande à 29 ans. Sur une borne interactive surgissent le visage et la biographie du disparu. Un hommage auquel cet homme venu du Sud-Ouest se dit profondément sensible.
Le bâtiment de béton, volontairement sobre, se dresse en contrebas du Mémorial Alsace-Moselle, à Schirmeck dans le Bas-Rhin. Ici, aucun nom n’est gravé. Dans une salle plongée dans l’obscurité, les identités défilent lentement, projetées sur les parois. On y trouve près de 30.000 Malgré-nous, ces Alsaciens et Mosellans tombés sous l’uniforme nazi. Le contexte est vertigineux. Après l’annexion de fait de ces territoires au Reich hitlérien en 1940, des décrets pris en août 1942 ont obligé leurs habitants à rejoindre les rangs de l’armée allemande. Plus de 130.000 personnes ont ainsi été incorporées de force entre 1942 et 1945. Que ces destins croisent ceux de soldats français, Michel Schlienger trouve cela juste, rappelant que beaucoup ont simplement été pris dans les filets de l’armée allemande, sans l’avoir voulu.
Le lieu ne s’arrête pas là. Des milliers de victimes civiles y figurent aussi, résistants, déportés de la Shoah, juifs, témoins de Jéhovah, homosexuels, tsiganes, communistes, malades psychiatriques, chacun avec son histoire distincte. Les bornes interactives permettent de faire apparaître un nom quelques secondes sur fond noir, ou de plonger dans une centaine de parcours détaillés, photos à l’appui. Une scénographie qui rend cette mémoire vivante, selon Franck Leroy, président de la région Grand Est, laquelle a financé l’essentiel d’un projet chiffré à 3,7 millions d’euros. Pour la coordinatrice scientifique Ilse Hilbold, jamais auparavant des victimes issues de contextes aussi différents ne s’étaient retrouvées ensemble sous le même toit.
L’idée ne date pas d’hier. Des descendants d’incorporés de force la réclamaient depuis longtemps, soulignant que la plupart de ces hommes sont morts sans sépulture ou ont disparu. Mais en 2017, le projet avait déclenché une vive polémique. Réunir sur un même monument des juifs déportés et des Malgré-nous, parmi lesquels certains avaient pu participer à des crimes de guerre, avait hérissé. Un comité scientifique a travaillé plusieurs années pour aboutir à cet ensemble, à mi-chemin entre hommage collectif et respect des trajectoires individuelles. La douleur et la honte des familles, longtemps tues, comme l’incompréhension du reste de la France, formaient un double tabou qui peu à peu s’atténue.
Le temps a fait son chemin. En novembre 2024, à Strasbourg, Emmanuel Macron a appelé à enseigner cette page d’histoire au collège et au lycée. Un an plus tard, il inaugurait aux Invalides une plaque en hommage aux incorporés de force. Pour Marie-Christine Schott, 56 ans, ce Mur a agi comme un déclencheur. Il lui a donné le courage d’ouvrir le livre de famille. Elle a ainsi découvert que sa grand-mère était morte de diphtérie dans un camp près de Sarrebruck, après avoir été arrêtée et déportée en juillet 1944, parce que son mari, enrôlé de force, s’était soustrait à la Wehrmacht. Pour cette descendante, le mémorial représente à la fois une reconnaissance et un apaisement.
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