Planète
Le Pô à sec un mois plus tôt que prévu, l’Italie du Nord déjà en état d’alerte
La chaleur précoce fait chuter le débit du plus long fleuve italien. Les agriculteurs, pêcheurs et producteurs de parmesan redoutent une catastrophe…


La chaleur précoce fait chuter le débit du plus long fleuve italien. Les agriculteurs, pêcheurs et producteurs de parmesan redoutent une catastrophe similaire à celle de 2022.
Le niveau du Pô n’a jamais été aussi bas pour un mois de juin. À Ferrare, où le fleuve s’étale en delta vers l’Adriatique, il ne reste presque plus d’eau. Le débit est passé sous les 300 mètres cubes par seconde cette semaine, alors que la moyenne pour un mois de juin tourne autour de 1 500. Les bancs de sable se multiplient, la profondeur dépasse à peine un mètre par endroits, et les quelques pêcheurs encore présents endurent un air à 36 degrés. Stefano Calderoni, de l’association italienne de l’irrigation, résume la situation d’une phrase : le fleuve n’est jamais descendu aussi vite, aussi tôt. Les lacs alpins qui alimentent la vallée du Pô sont encore pleins à 60 %, mais les agriculteurs pompent déjà à tour de bras pour irriguer leurs champs de maïs et de soja, très gourmands en eau. Ces cultures nourrissent les vaches qui produisent le lait du parmesan et les cochons du jambon de Parme, deux fleurons agroalimentaires du pays. L’hiver a pourtant été pluvieux, mais la neige en montagne, qui devait libérer de l’eau au printemps, a déjà fondu sous l’effet des températures élevées. Damiano Di Simine, expert de l’ONG écologiste Legambiente, prévient qu’au rythme actuel, il reste moins de trois semaines de réserves. En 2022, une sécheresse sévère avait frappé la région, mais seulement à la fin du mois de juillet. Cette année, tout arrive plus tôt.
À l’aval, la mer remonte déjà dans le fleuve. L’eau salée a pénétré sur près de 20 kilomètres à l’intérieur des terres, selon l’autorité du Pô. Elle commence à contaminer les terres agricoles du delta, conquises patiemment sur les marais depuis des siècles. Le riz, culture emblématique de la région, n’est plus cultivé près du littoral. Des barrières ont été installées pour freiner cette intrusion saline, mais elles deviennent inefficaces quand le débit est trop faible. Rodolfo Laurenti, ingénieur chargé de l’irrigation dans la zone, explique qu’il faudrait presque le double du débit actuel pour qu’elles fonctionnent. En 2022, l’eau salée était remontée jusqu’à 40 kilomètres à l’intérieur des terres. Laurenti demande qu’on garantisse un débit minimal du fleuve jusqu’à l’embouchure, avec une répartition équitable et solidaire de l’eau du début à la fin. Mais chaque région gère ses propres ressources, et seul l’État pourrait intervenir en cas de crise. Les agriculteurs étudient aussi la construction de nouveaux barrages ou retenues d’eau, mais l’ingénieur souffle que toutes ces réalisations risquent de ne jamais suffire. À l’échelle mondiale, seuls quelques deltas, comme celui du Mékong au Vietnam, connaissent une salinisation comparable, souligne Paolo Tarolli de l’université de Padoue.
Au bord d’un bras du fleuve, une jeune agricultrice regarde son champ de tournesols avec inquiétude. Federica Vidali a vu le premier de la saison fleurir, mais une partie de sa parcelle est déjà sèche et commence à se craqueler. L’un des deux canaux d’irrigation est à l’arrêt, car il laisserait entrer l’eau de mer et brûlerait les cultures. Elle a diversifié ses activités entre tournesol, miel et horticulture, mais elle se sent impuissante face à l’évolution rapide de la situation. « Il nous reste l’eau que les autres veulent bien nous laisser. Mais on n’est pas des agriculteurs de deuxième division ! » proteste-t-elle. « Seule solution : il faudrait qu’il pleuve. » Plus bas, près de la mer, les pêcheurs de palourdes subissent aussi cette chaleur précoce. En ce mois de juin, les températures élevées ont surchauffé les lagunes, dopant la croissance des algues qui recouvrent les crustacés. Sans compter les crabes bleus, une espèce invasive venue d’Amérique du Nord qui menace déjà les stocks. Paolo Mancin, président de la coopérative des pêcheurs, a les pieds dans une eau à 31 degrés. « Les macro-algues se forment, les palourdes meurent. Si cela ne durait qu’une semaine, on tiendrait. Mais cette chaleur prolongée cause de très gros dégâts », témoigne-t-il. Une situation qui rappelle que le réchauffement climatique n’épargne personne, pas même le grenier agricole de l’Italie.
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