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Culture

L’aragh sagi, alcool interdit d’Iran, renaît dans les cuves de New York

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À Yonkers, dans la banlieue new-yorkaise, trois exilés iraniens ont entrepris de distiller l’aragh sagi, une eau-de-vie traditionnelle prohibée par Téhéran depuis 1979. Un geste à la fois affectif et politique, loin de leur pays natal.

Dans une distillerie artisanale de la banlieue de New York, trois hommes nés en Iran écrasent avec soin des raisins secs dans de grandes cuves en plastique. Ils fabriquent l’aragh sagi, une eau-de-vie traditionnelle bannie par Téhéran depuis la révolution islamique. Le breuvage, interdit comme tous les alcools, continue pourtant de se produire clandestinement en Iran. « Il faut juste ne pas se faire prendre », confie Siavash Karampour, ancienne figure de la scène rock indépendante de Téhéran, aujourd’hui cogérant d’un bar à Brooklyn.

Avec trois amis d’enfance qui ont eux aussi choisi de reconstruire leur vie à New York, ils ont décidé de produire ici cet alcool pour renouer avec les saveurs de leur terre natale et mettre en lumière « quelque chose qui a toujours été en coulisses, caché derrière le rideau ». Leur aragh sagi, commercialisé sous la marque SAG, s’apparente à une grappa italienne en plus corsé. Il est élaboré dans l’alambic d’un autre migrant, David Nahmias, un producteur de spiritueux issu d’une famille juive marocaine qui distille la mahia, un alcool traditionnel à base de figue. « Ils sont arrivés à moi par le bouche-à-oreille. Leur alcool suit le même processus que l’arak du Liban ou de Syrie, mais sans l’anis. Ce n’était pas compliqué pour moi, et je les ai trouvés sympathiques », raconte-t-il.

Les créateurs de SAG, âgés de 35 à 41 ans, sont installés à New York depuis plusieurs années et très actifs au sein de la diaspora iranienne locale. Ils sont les premiers à tenter de promouvoir l’aragh sagi aux États-Unis, alors que quelques marques existent déjà en Europe. Leur production reste modeste, avec environ sept mille bouteilles vendues à cinquante dollars pièce dans une trentaine de magasins de spiritueux et autant de bars, qui utilisent l’alcool pour inventer de nouveaux cocktails. « Nous souhaitons nous développer progressivement. Nous avons commencé comme un hobby, et cela grandit peu à peu », explique Sasan Oskouei, artiste plasticien membre du petit groupe.

Ils conçoivent leur entreprise comme un projet qui dépasse la simple fabrication d’alcool, un geste à la fois affectif et culturel. « Beaucoup d’artistes et de cinéastes iraniens ont mis en lumière des aspects de l’Iran qu’on n’avait jamais vus auparavant. J’ai l’impression que nous faisons un peu la même chose », avance Siavash Karampour. « Ce n’est pas simplement une gnôle, il y a une vraie dimension rebelle. » Depuis leur lancement il y a deux ans, de nombreux projets artistiques ont vu le jour pour accompagner la marque, avec des soirées à New York et des DJ sets réalisés depuis l’Iran.

Le lien avec leur pays, via les proches et les familles, reste constant, ce qui rend le conflit en cours avec leur nation d’accueil d’autant plus douloureux. « C’est vraiment difficile de voir les images de ce qui se passe là-bas et ensuite devoir travailler, vivre sa vie quotidienne. En réalité, tu vis dans deux pays à la fois. C’est épuisant », confie Siavash Karampour. À l’aide de grands mixeurs plongeants, les trois hommes broient avec application le mélange de raisins secs venus de Californie et d’eau, qui sera ensuite fermenté puis distillé dans un grand alambic importé d’Allemagne.

Amir Imani, ingénieur informatique, estime que New York constituait l’endroit idéal pour établir leur marque, un lieu à la fois très divers et tolérant, où leur entreprise n’est pas cantonnée au caractère exotique de son image. « Être à New York nous aide parce qu’ici les gens ne soutiennent pas vraiment ce qui se passe avec cette administration, qu’il s’agisse de la guerre ou des agissements de la police de l’immigration. Je me sens privilégié d’être ici, entouré de gens qui partagent les mêmes idées sur ces sujets », conclut-il.

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