Culture
Joseph Kosuth, l’artiste qui ne cesse d’interroger le réel


Depuis plus de soixante ans, le pionnier de l’art conceptuel place la question au cœur de sa démarche. Rencontre avec une figure majeure de la scène contemporaine, à l’occasion de sa nouvelle exposition parisienne.
L’artiste américain d’origine hongroise Joseph Kosuth persiste et signe. Sa devise, inchangée depuis ses débuts, pourrait se résumer en une formule exigeante : questionner, ou bien renoncer. Rencontré récemment dans le cadre de son exposition à la galerie Almine Rech à Paris, l’artiste âgé de 80 ans confirme avec une formelle simplicité l’orientation fondamentale de son travail. « Je souhaite interroger, c’est préférable pour chacun », affirme-t-il, sans autre forme d’explication.
Sous le titre « The Question », l’exposition rassemble des œuvres anciennes et récentes, dont trois horloges monumentales affichant l’heure exacte. Chacune d’elles est accompagnée d’une citation d’auteures majeures – Virginia Woolf, Daphné du Maurier et Elizabeth Anscombe – invitant le public à réfléchir sur la temporalité et l’existence. Loin de toute représentation figurative, Kosuth privilégie des installations où philosophie et littérature se croisent pour interpeller le spectateur sur la nature de l’art et du langage.
Dès 1965, avec « One and Three Chairs », il pose les bases de ce qui deviendra l’art conceptuel. L’œuvre, devenue emblématique, associe une chaise, sa photographie et sa définition textuelle, invitant à une réflexion sur la relation entre l’objet, son image et son concept. À la galerie Almine Rech, une salle entière est investie par un message lumineux répété à l’infini : « Any message ? », clin d’œil au roman « 1984 » de George Orwell. Une proposition qui résonne particulièrement à l’ère de la surabondance informationnelle.
Pour Kosuth, face au flux continu d’images qui caractérise notre époque, le rôle du spectateur est actif. Il doit s’emparer des questions soulevées par l’œuvre, s’approprier le processus de pensée. L’artiste se défie de la simple contemplation esthétique. Il cite en exemple Mondrian et Duchamp, véritables piliers de sa réflexion, et assume un détachement certain envers des figures comme Monet.
Son approche puise aux sources de la philosophie – Wittgenstein, Nietzsche – et de la théorie critique, à l’image des écrits de Walter Benjamin. Artiste, mais aussi enseignant et théoricien, Kosuth considère que sa pratique ne saurait se limiter à la production d’objets. Le questionnement prime, et avec lui, l’exigence intellectuelle. Son assistante, Fiona Biggiero, le résume en une phrase : « L’essentiel, c’est l’interrogation. Toute sa philosophie tient en cela. »
Né en 1945 dans l’Ohio, Joseph Kosuth vit et travaille en Europe depuis des décennies, notamment en Italie. Son œuvre figure dans les collections des plus grandes institutions, du MoMA à New York au Centre Pompidou à Paris, en passant par la Tate à Londres. Pourtant, malgré cette reconnaissance internationale, il reste fidèle à une ligne artistique austère et rigoureuse, où l’idée prévaut sur la forme, et où le spectateur est convié à devenir, lui aussi, un penseur.





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