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_**Ernest Pignon-Ernest, la voix des artistes face à l’étouffement culturel**_

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À 84 ans, le pionnier de l’art urbain considère la récente mobilisation des créateurs comme un signal d’alarme. Il dénonce un recul anthropologique et des entraves qui, pour la première fois, limitent son propre travail.

Ernest Pignon-Ernest, figure fondatrice de l’art urbain, perçoit dans l’agitation actuelle du monde culturel français une forme d’éveil. Face à ce qu’il qualifie de menaces graves pesant sur la création, de l’édition au cinéma, cet artiste engagé voit dans la fronde récente une prise de conscience salutaire. « Pour ma génération, et pour tout ce en quoi elle a cru en 1968, la situation est effroyable », confie-t-il, alors que deux expositions lui sont consacrées dans le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône.

Depuis 1966, cet homme né à Nice parcourt le globe pour apposer ses dessins au fusain sérigraphiés sur les murs, du plateau d’Albion à Cuba. Son œuvre interroge la mémoire collective et les luttes sociales, dans des lieux choisis pour leur portée esthétique ou symbolique. Aujourd’hui, il constate avec amertume un appauvrissement de la conscience historique. « Les gens ne mesurent plus la richesse de leur passé », regrette-t-il.

La contestation récente contre les méthodes de certains actionnaires de groupes culturels lui semble toutefois porteuse d’espoir. « Il y a deux ou trois ans, on nous prenait pour de vieux radoteurs de gauche. Aujourd’hui, l’évidence crève les yeux », observe le plasticien. Il souligne que son mode de création, fondé sur l’autonomie et l’artisanat, lui a toujours permis de travailler sans contrainte. « Je fabrique moi-même mes sérigraphies, je les ai collées à Soweto comme au Chili. Il faut que la situation soit vraiment dégradée pour que je ne puisse pas le faire. »

Cette dégradation, il la vit concrètement. En Cisjordanie, où il avait placé l’effigie du poète Mahmoud Darwich en 2009, il juge désormais impossible un nouveau séjour. À Haïti, après une intervention en 2019, il a dû renoncer face à l’insécurité. « J’ai un projet en cours, beaucoup d’images prêtes, mais je ne peux pas les réaliser », explique-t-il, refusant de réduire son travail à de simples dessins. Pour lui, ces œuvres n’ont de sens que dans leur relation intime avec les lieux qui les accueillent.

Même en Europe, l’artiste s’est heurté à des obstacles inattendus. À Venise, un projet dans une église a été annulé par un prélat local, qui jugeait ses dessins trop sensuels. « Quand on connaît le baroque vénitien, cette décision laisse perplexe », sourit l’octogénaire. Parmi ses projets inaboutis figure un hommage à la poétesse iranienne Forough Farrokhzad, dont le portrait devait orner les rues de Téhéran. « Ce serait irresponsable de demander à des artistes sur place de m’aider. Mais un jour, je crois qu’elle apparaîtra dans les rues de la capitale », espère-t-il.

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