Économie
La crise des engrais met l’agriculture européenne sous tension

Les producteurs de céréales, déjà fragilisés par les conséquences de la guerre en Ukraine, font face à une nouvelle hausse brutale du prix des intrants. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient perturbent les approvisionnements et pèsent sur la rentabilité des exploitations.
La situation des agriculteurs européens se tend à nouveau. Un mois après l’éclatement d’un nouveau conflit au Moyen-Orient, les cours des engrais connaissent une envolée préoccupante. Près d’un tiers des fertilisants mondiaux transitant habituellement par le détroit d’Ormuz, le blocage de cette voie maritime stratégique a provoqué une flambée des prix. En l’espace de quatre semaines, le coût des engrais azotés, dérivés du gaz naturel, a augmenté d’environ vingt pour cent sur le continent, se rapprochant du seuil symbolique des cinq cents euros la tonne.
Pour les céréaliers, grands consommateurs de ces intrants indispensables aux rendements, ce choc s’ajoute à un contexte déjà extrêmement difficile. Les revenus de la filière sont sous pression depuis plusieurs années, une situation qui a conduit à la réduction des surfaces cultivées dans certains pays. En France, par exemple, près de trois cent mille hectares de céréales ont été mis en jachère ou abandonnés depuis 2022. Les professionnels du secteur dénoncent une conjonction de facteurs défavorables, entre les perturbations liées à la guerre en Ukraine, qui a conduit l’Union européenne à vouloir cesser ses importations d’engrais russes, et la nouvelle crise logistique au Moyen-Orient.
Face à cette pression, les appels se multiplient auprès des institutions européennes. Plusieurs États membres et organisations agricoles réclament des mesures d’urgence pour soulager les exploitations. L’Italie a notamment plaidé, à l’issue d’une réunion internationale, pour la création d’un corridor humanitaire permettant le passage des navires transportant des engrais dans le détroit d’Ormuz. La France, quant à elle, relance sa demande de suspension temporaire de la taxe carbone aux frontières appliquée à ces produits depuis le début de l’année.
La Commission européenne, qui promet un plan d’action spécifique pour le mois de mai, temporise pour l’instant. L’exécutif communautaire estime avoir déjà pris des dispositions pour alléger la charge pesant sur les agriculteurs, notamment par une suppression temporaire de droits de douane sur certains engrais et un aménagement de la taxe carbone afin d’en atténuer l’impact. Revenir sur ce mécanisme fiscal, argumente Bruxelles, désavantagerait les producteurs européens qui tentent d’augmenter leur capacité de fabrication, alors que l’Union importe encore soixante pour cent de ses besoins en fertilisants.
Cette dépendance aux importations, brutalement mise en lumière par les récents événements, renforce selon les industriels la nécessité stratégique de maintenir une production locale. La Commission assure poursuivre une stratégie de diversification des approvisionnements et de renforcement de la capacité manufacturière européenne. En parallèle, des alternatives décarbonées sont explorées, mais leur développement à grande échelle reste un défi de long terme. Plusieurs projets ambitieux de production d’engrais verts, par exemple par électrolyse, ont déjà été abandonnés en raison de leur coût prohibitif.
Dans ce climat d’incertitude, Bruxelles espère éviter une nouvelle vague de mobilisation du monde agricole, après les importantes manifestations de décembre dernier contre l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur. La hausse simultanée du prix du gazole agricole contribue à l’exaspération sur le terrain. Les prochaines semaines, marquées par l’attente des propositions de la Commission, seront déterminantes pour l’apaisement des tensions.

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