Économie
Lafarge face à ses responsabilités pour des financements présumés en Syrie


_**Le parquet antiterroriste s’apprête à prononcer ses réquisitions dans le procès historique du cimentier, accusé d’avoir versé des sommes à des groupes jihadistes pour maintenir une usine en activité au cœur du conflit syrien.**_
La justice française s’apprête à franchir une étape décisive dans l’examen des agissements du groupe Lafarge en Syrie. Après quatre semaines d’audience, les magistrats du parquet national antiterroriste doivent exposer leurs conclusions à l’encontre de la société et de huit de ses anciens dirigeants. Ils sont poursuivis pour avoir, selon l’accusation, organisé des versements financiers à plusieurs factions armées, dont l’État islamique, entre 2013 et 2014. L’objectif présumé était de garantir la continuité des opérations d’une cimenterie située dans le nord de la Syrie, malgré l’intensification des combats.
Le dossier concerne l’ancien président-directeur général Bruno Lafont, cinq cadres opérationnels ou chargés de la sécurité, ainsi que deux intermédiaires syriens. L’un d’eux, absent des débats, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. L’entreprise, désormais intégrée au suisse Holcim, comparaît en tant que personne morale. Les faits reprochés remontent à une période où la plupart des groupes étrangers avaient déjà quitté le territoire syrien. Lafarge, elle, avait maintenu son site de Jalabiya en fonctionnement grâce à son personnel local, après le retrait de ses expatriés en 2012. L’usine, représentant un investissement initial considérable, a finalement été reprise par l’EI à l’automne 2014.
Au fil des audiences, l’instruction a mis en lumière une série de documents internes, dont des courriels et des comptes rendus, qui ont été scrutés par la cour. La défense des prévenus, qui invoquait des pressions inévitables et un contexte de racket généralisé, a été sérieusement mise à l’épreuve. Certains dirigeants ont expliqué avoir cédé à des exigences financières pour éviter la fermeture immédiate du site, estimant que la situation serait temporaire. La stratégie consistant à affirmer que les autorités françaises étaient informées de ces pratiques et les auraient tacitement acceptées n’a pas résisté aux témoignages. Plusieurs intervenants, dont d’anciens responsables de la sûreté, ont reconnu avoir transmis des informations sans pour autant que l’État n’accorde un blanc-seing à des financements illicites.
Les représentants des parties civiles ont, quant à eux, dénoncé une gestion qu’ils qualifient de cynique, privilégiant la poursuite de l’activité économique au mépris des risques encourus par les salariés syriens. Ils ont contesté la posture de l’ancien dirigeant Bruno Lafont, qui affirme n’avoir pas eu connaissance des transactions litigieuses. Pour les avocats des associations, la direction d’une multinationale implique une responsabilité pleine et entière, notamment en période de crise.
Sur le plan pénal, l’entreprise encourt une amende pouvant atteindre 1,125 million d’euros pour les faits de financement d’une entreprise terroriste. Les sanctions pour violation d’un embargo pourraient être bien plus lourdes. Les personnes physiques, elles, risquent jusqu’à dix ans d’emprisonnement. Lafarge a par ailleurs déjà conclu un accord aux États-Unis, s’engageant à verser une amende de plusieurs centaines de millions de dollars.
Les réquisitions du parquet ouvriront la voie aux plaidoiries finales de la défense, attendues jusqu’à la mi-décembre. Le délibéré du tribunal correctionnel de Paris est, lui, prévu pour l’année 2026.





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