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Culture

La préhistoire, un miroir déformant de chaque époque

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Depuis sa découverte scientifique au milieu du XIXe siècle, la préhistoire n’a cessé d’être réinventée par les imaginaires de chaque génération, oscillant entre paradis perdu et enfer de brutalité.

La représentation des hommes préhistoriques, loin d’être une vérité scientifique immuable, a toujours été profondément marquée par l’esprit du temps. Une exposition gratuite au Collège de France, orchestrée par le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, met en lumière ces allers-retours constants entre la science naissante et les artistes, écrivains ou journalistes qui s’en sont emparés. Ces derniers puisaient dans les connaissances de leur époque, mais celles-ci étaient si maigres, surtout aux débuts, que l’imagination et l’utopie comblaient les lacunes.

Avant l’avènement de la préhistoire, le récit biblique régnait en maître, même chez les scientifiques. Georges Cuvier, père de la paléontologie, envisageait des catastrophes successives dont la dernière aurait été le Déluge pour expliquer la disparition d’espèces. Dans ce cadre, l’idée d’un homme antédiluvien paraissait inconcevable. C’est un non-scientifique, Jacques Boucher de Perthes, qui fit basculer cette vision en associant des outils de pierre taillés à des ossements d’animaux disparus, donnant naissance à l’humanité antédiluvienne. Ses découvertes, reprises par les Britanniques John Evans et Joseph Prestwich en 1859, marquèrent l’acte de naissance officiel de la préhistoire.

S’ensuivit une véritable ruée vers les ossements, avec des fouilles souvent destructrices. La préhistoire devint rapidement un objet de fantasme, tour à tour paradis perdu ou enfer d’une brutalité inouïe. Pour les contemporains, cette révélation d’un monde insoupçonné équivalait à l’atterrissage d’une soucoupe volante sur la place de la Concorde. La difficulté majeure résidait dans l’absence quasi totale de restes humains. Les peintres, comme Fernand Cormon ou Paul Jamin, durent alors recourir à des modèles classiques pour figurer ces êtres préhistoriques.

Au XXe siècle, la découverte de fossiles d’hominines, notamment celui de Lucy en 1974, bouleversa la donne. Pourtant, l’idée d’une évolution linéaire persista. Jean-Jacques Hublin souligne que si Lucy entrait dans une pièce, tout le monde chercherait la sortie de secours, tant elle ressemble davantage à un chimpanzé des steppes qu’à une gracieuse jeune fille. Néandertal, en particulier, posa problème, ses représentations oscillant entre un visage quasiment humain et un singe debout à l’air agressif, armé d’une massue. Chaque époque, conclut le chercheur, a ainsi inventé sa propre préhistoire, reflet de ses propres utopies et réalités.

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