Économie
La fin d’une époque pour les derniers pêcheurs de sardines


Dans l’intimité du chalutier Nicolas-Jérémy, une famille de marins livre le récit poignant d’un métier en sursis, entre traditions séculaires et défis contemporains.
Le filet s’ouvre d’un geste vif, libérant des milliers de sardines aux reflets argentés. Cette pêche abondante offre un répit bienvenu à l’équipage, pour qui l’horizon professionnel s’assombrit d’année en année. Le Nicolas-Jérémy navigue en tandem avec le Notre-Dame de Boulogne, suivant la technique ancestrale du chalutage en bœufs, où le filet est tracté entre les deux navires. Une méthode comparée par le capitaine Nicolas Margollé à « une charrue tirée par deux bœufs ».
Partis de Boulogne-sur-Mer au cœur de la nuit, les bateaux ont filé vers le sud par le détroit du Pas-de-Calais. Peu avant l’aube, le premier coup de chalut est lancé au large de Berck. Trois heures plus tard, la récolte est remontée à bord. Des sardines de belle taille, mesurant jusqu’à vingt centimètres, contrastant avec les spécimens bretons plus modestes. Le filet, aussi dense que précis, capture essentiellement cette espèce, parsemée çà et là de méduses bleues, témoins d’une mer encore tiède en cette mi-septembre.
Mais derrière la satisfaction de la prise et l’amour viscéral pour ce métier de liberté, une inquiétude sourde habite les membres de l’équipage. Nicolas Margollé, secondé par ses frères Jérémy et Vincent, perpétue une tradition familiale vieille de quatre siècles. Pourtant, lui-même doute de voir la lignée se prolonger. Ses enfants, comme ceux de ses frères, se sont orientés vers d’autres voies. Les sacrifices sont lourds, les nuits courtes, les contraintes administratives de plus en plus pesantes.
Le paysage halieutique a été profondément bouleversé depuis le Brexit. Si les licences de pêche dans les eaux britanniques ont été renouvelées après d’âpres négociations, les marins français redoutent la multiplication des aires marines protégées outre-Manche, où l’accès leur sera restreint. Près d’un tiers de leur activité dépend de ces zones. L’espace de pêche ne cesse de se réduire, comme en témoigne l’installation de parcs éoliens au large des côtes normandes.
La concurrence s’intensifie également. Les pêcheurs dénoncent les techniques de senne démersale employées par certaines flottilles européennes, une méthode jugée destructrice qui capture indistinctement poissons adultes et juvéniles. Bien que lucrative à court terme, elle épuise les ressources. Le Nicolas-Jérémy l’a pratiquée un temps avant d’y renoncer par souci de préservation.
Moderniser l’outil de travail représenterait un investissement considérable, trop risqué au regard des incertitudes qui pèsent sur la profession. Alors, l’équipage améliore l’existant, à l’image du nouveau sondeur récemment installé. Les marins aspirent surtout à ne plus avoir à justifier en permanence leurs pratiques, héritées de générations de pêcheurs qui ont su préserver les fonds marins.
Ce soir-là, les deux chalutiers regagnent le port avec vingt-deux tonnes de sardines, de quoi honorer les commandes sans excéder les besoins. Chaque capture est calculée, chaque sortie raisonnée. Dans le froid des cales, le poisson est soigneusement disposé en cagettes, recouvert de glace pour assurer sa fraîcheur jusqu’à quai. Un métier exigeant, passionné, mais qui semble appartenir à un autre temps.





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