Monde
Courir avec un couteau en poche, le choix de joggeuses sud-africaines
Après le meurtre d’une coureuse près de Johannesburg, des joggeuses sud-africaines ont revu leurs habitudes et s’arment parfois avant de sortir. Une peur…


Après le meurtre d’une coureuse près de Johannesburg, des joggeuses sud-africaines ont revu leurs habitudes et s’arment parfois avant de sortir. Une peur qui monte dans un pays déjà confronté à des violences record contre les femmes.
Avant de nouer ses chaussures, Nancy Masha vérifie deux choses. Un couteau et une bombe lacrymogène, qu’elle glisse désormais dans sa tenue de course. À 39 ans, cette joggeuse qui a l’habitude de courir seule ne sort plus sans eux depuis qu’une coureuse a été tuée non loin de Johannesburg.
La victime s’appelait Elizabeth Moselakgomo. Elle avait 38 ans et a été vue vivante pour la dernière fois le 9 septembre, au moment de partir pour un footing en fin d’après-midi. Chez elle, elle laissait sa fille unique, âgée de huit ans. Son corps, partiellement dénudé, a été retrouvé trois jours plus tard. Ses amis coureurs se sont mobilisés en nombre, et son histoire est devenue le visage d’une série de neuf meurtres de femmes commis entre la mi-juillet et la mi-septembre dans la région de Kempton Park, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Johannesburg.
« Son meurtre m’a réellement traumatisée », confie Nancy Masha, mère de deux enfants. Elle non plus ne compte pas renoncer à la course. Deux jours après la découverte du corps, elle partait s’entraîner avec, pour la première fois, un couteau et une bombe lacrymogène sur elle.
Cette affaire a provoqué une vive émotion dans un pays où l’on recense en moyenne plus de soixante homicides par jour. Veillées et courses ont été organisées pour honorer la mémoire des victimes et réclamer davantage de sécurité. Les violences faites aux femmes, déclarées catastrophe nationale, y comptent parmi les plus élevées au monde. Selon les Nations unies, une femme sur trois subit des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie. Rien que sur les seize premiers jours de septembre, la ligne d’urgence d’un organisme public dédié a reçu 6.782 appels de détresse, soit 424 par jour en moyenne.
Face à cette réalité, les précautions varient. Chulumanco Mahamba, 31 ans, a réduit ses sorties à deux par semaine. Elle évite les endroits peu fréquentés et partage avec ses proches sa géolocalisation ainsi que des photos de sa tenue du jour. « Je trouve ça injuste que nous devions changer nos habitudes, mais je me sens plus en sécurité quand j’ai ma bombe lacrymogène sur moi », dit-elle. D’autres refusent en revanche de s’armer. Pour Hlompho Matji, analyste de données de 47 ans, transporter une bombe lacrymogène ou un couteau peut se retourner contre celle qui le porte, faute de savoir s’en servir. Babalwa Melitafa, 46 ans, a choisi une autre voie. Elle court désormais autour d’un terrain de sport situé dans un lotissement sécurisé. « Si je suis seule, je ne me vois pas courir ailleurs que sur le terrain de sport, à cause de ce qui s’est passé. J’ai peur », explique-t-elle.
L’émotion a largement dépassé la région de Johannesburg. Au Cap, à plus de 1.400 kilomètres, la réalisatrice Andiswa Siwela, 43 ans, dit se méfier davantage des inconnus croisés pendant un footing ou une randonnée. La bombe lacrymogène qu’elle gardait dans sa voiture, elle l’emporte maintenant avec elle. « Nous voulons être libres. Nous voulons faire des choses sans avoir peur », lance-t-elle. Le président Cyril Ramaphosa a, de son côté, qualifié de « honte nationale » la douleur et la souffrance infligées aux femmes d’Afrique du Sud.
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