Culture
La dernière gardienne des clics
À 92 ans, Katrina Esau incarne l’ultime rempart contre la disparition du n|uu, langue ancestrale des San d’Afrique du Sud, dont elle demeure la seule locutrice native.
Dans sa modeste habitation aux portes du Kalahari, non loin du confluent des frontières botswanaise et namibienne, l’aïeule surnommée « Ouma » dispense patiemment son savoir à ses arrière-petits-enfants. Sous son regard attentif, les jeunes élèves s’exercent à reproduire les consonnes cliquées caractéristiques de cette langue plusieurs fois millénaire. Chaque visite devient l’occasion pour les hôtes de passage de prononcer quelques mots en hommage à cette femme déterminée et à son combat pour la préservation d’un patrimoine linguistique estimé remonter à vingt-cinq mille ans.
Les murs de sa demeure portent les traces de son statut particulier. Des photographies la montrent parée d’atours traditionnels, couronne et collier de piquants de porc-épic, qui attestent de sa fonction royale au sein de la maison N||ǂe du peuple San. « Je suis née dans cette langue, j’ai bu dans cette langue », confie-t-elle, évoquant une enfance où l’afrikaans demeurait absent des échanges familiaux.
Son parcours personnel reflète les vicissitudes historiques ayant frappé les langues autochtones. Employée avec ses parents dans une ferme près d’Olifantshoek, elle se souvient des humiliations quotidiennes et des interdictions linguistiques imposées par le système colonial. La crainte des représailles avait progressivement conduit sa génération à abandonner l’usage du n|uu au profit de l’afrikaans, creusant une blessure qui, reconnaît-elle, persiste aujourd’hui encore.
Le n|uu appartient à la famille des langues Tuu, dont la plupart se sont éteintes sous l’effet des politiques d’assimilation. Les récits transmis oralement évoquent des châtiments infligés aux parents qui tentaient d’initier leurs enfants à ces parlers ancestraux. Cette répression systématique a durablement compromis la transmission intergénérationnelle.
Pour inverser cette tendance, Katrina Esau a fondé avec sa petite-fille Claudia Snyman une école dédiée à l’enseignement du n|uu. Leur méthode pédagogique intègre des caractères spéciaux permettant de noter les clics caractéristiques de la langue. Leur engagement s’est concrétisé par la publication d’un ouvrage jeunesse en 2021 et leur contribution à l’élaboration du premier dictionnaire n|uu, prélude à une application numérique en cours de développement.
Malgré les honneurs officiels – un diplôme honorifique décerné par l’Université du Cap et le titre de « trésor humain vivant » –, la reconnaissance institutionnelle peine à se traduire en soutiens concrets. La nonagénaire souligne la nécessité de bourses gouvernementales pour assurer la pérennité des efforts de revitalisation.
Son fils Prince Charles Tities exprime une inquiétude partagée par tous les défenseurs des langues en danger. Son admiration pour le dévouement maternel se mêle à l’angoisse de voir disparaître avec elle un pan entier de l’héritage culturel sud-africain. La question demeure ouverte. Qui prendra le relais de cette femme exceptionnelle pour empêcher que ne s’éteigne à jamais la voix des premiers habitants de cette terre ?
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