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Le prix humain d’un conflit frontalier oublié

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Des centaines de familles cambodgiennes, chassées de leurs terres par l’avancée de l’armée thaïlandaise, survivent dans un temple-refuge, tandis que de l’autre côté de la ligne de démarcation, des civils thaïlandais déplorent aussi les destructions.

Le conteneur vert délavé, planté derrière des rouleaux de barbelés, porte un avertissement sans appel. L’accès est interdit aux Cambodgiens. Cette barrière marque la nouvelle limite établie par les forces thaïlandaises, qui ont consolidé leurs positions dans plusieurs secteurs disputés à la suite d’affrontements armés survenus l’an dernier. Pour les habitants de villages comme Chouk Chey ou Prey Chan, cette ligne signifie la perte de leur foyer.

Kim Ren faisait partie de ceux qui vivaient là. Sa maison, évaluée à cinquante mille dollars, a été rasée par un bulldozer. Comme douze cents autres familles, elle a trouvé refuge dans un temple plus au sud, où des tentes bleues s’agglutinent autour de la pagode. Les déplacés survivent avec le peu qu’ils ont pu emporter. « Ils nous ont renvoyés à la case départ. Nous n’avons plus d’espoir », confie-t-elle, évoquant un terrain et des réserves de nourriture désormais perdus.

Les autorités thaïlandaises présentent une version différente des événements. Lors d’une visite organisée pour la presse près du village de Klong Paeng, un porte-parole militaire a indiqué que les soldats avaient « récupéré » environ soixante-quatre hectares en décembre. Il a précisé que l’opération avait requis une action prudente, car des civils résidaient encore sur place. Des drapeaux thaïlandais flottent désormais sur ces zones, où des engins de chantier déblaient les décombres sous la garde de militaires.

Le conflit, relancé par des épisodes de violence meurtriers l’été et l’hiver derniers, plonge ses racines dans un différend territorial hérité de l’époque coloniale. Phnom Penh accuse Bangkok de s’être emparé de territoires cambodgiens et exige un retrait. De son côté, la Thaïlande affirme n’avoir fait que reprendre le contrôle de secteurs de son propre sol, occupés selon elle depuis des années par des Cambodgiens.

Cette confrontation a un coût humain pour les populations des deux bords. Dans le camp de déplacés cambodgien, Sok Chork raconte s’être installé à Prey Chan en 1980, alors que la zone était encore minée et sous-développée. Il dénonce un vol pur et simple. « Quand c’était de la forêt, ce n’était pas à eux. Mais après que les Cambodgiens eurent construit des maisons en béton, ils ont dit que c’était leur terre », s’indigne-t-il.

De l’autre côté des barbelés, rebaptisé Ban Ya Nong Kaew par les Thaïlandais, des habitants subissent également les conséquences des combats. Anupong Kannongha montre les restes calcinés de sa maison, dont ne subsistent que la structure en ciment et le toit carbonisé. « Le Cambodge nous a fait ça. Cela me blesse vraiment », déclare-t-il. Non loin de là, Pongsri Rapan, une agricultrice de soixante ans, a perdu la quasi-totalité de ses biens. Elle se dit néanmoins rassurée par la présence proche de l’armée, et exprime son regret de voir les deux pays s’affronter, elle qui comptait « beaucoup de bons amis cambodgiens ».

Les tensions restent palpables. Le village de Prey Chan avait été le théâtre d’une confrontation en septembre, lorsque des centaines de Cambodgiens avaient tenté d’arracher les barbelés, provoquant des tirs de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène de la part des forces thaïlandaises. Aujourd’hui, tandis que les réfugiés cambodgiens tentent de reconstruire une vie précaire dans leur temple-sanctuaire, les autorités thaïlandaises évoquent une future distribution des terres « récupérées » à leurs agriculteurs. Pour les familles des deux côtés de la frontière, le temps semble s’être arrêté, comme cette horloge brisée découverte parmi les ruines d’une maison détruite.

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