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De la livraison à la plume, le parcours d’un livreur devenu écrivain

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Un ancien coursier chinois a transformé son expérience du quotidien précaire des travailleurs des plateformes en un récit autobiographique à succès, offrant une rare visibilité à une profession souvent invisible.

Il a longtemps arpenté les artères de Pékin au volant d’un tricycle chargé de colis, un visage anonyme parmi la multitude de livreurs qui alimentent l’immense machine du commerce en ligne chinois. Aujourd’hui, Hu Anyan, 46 ans, est un auteur reconnu. Son ouvrage, « Ma vie de livreur à Pékin », publié en 2023, s’est écoulé à près de deux millions d’exemplaires à travers une vingtaine de pays, avec des traductions désormais disponibles en anglais et en français. Ce témoignage dépouillé et direct donne une consistance humaine aux silhouettes qui sillonnent sans relâche le paysage urbain pour satisfaire une consommation désormais largement numérisée.

L’homme, à la silhouette élancée et au regard apaisé, confie avoir longtemps éprouvé un sentiment de dévalorisation. C’est l’écriture, explique-t-il, qui lui a permis de reconstruire une estime de soi. Son parcours personnel épouse les transformations économiques de la Chine. Alors que ses parents bénéficiaient de la sécurité de l’emploi dans des entreprises d’État, sa génération a fait face à un marché du travail libéralisé et beaucoup plus incertain. Après une série d’emplois précaires, il a rejoint en 2017 le secteur de la livraison par plateforme.

Son expérience dans un vaste centre de tri du sud de la Chine, marquée par des journées de douze heures pour seulement quatre jours de repos mensuels, l’a laissé épuisé. Mais c’est son récit du métier de coursier à Pékin qui a particulièrement touché le public. Décrivant un système où l’absence d’assurance et de salaire fixe impose un rythme effréné – un colis à livrer toutes les quatre minutes – sous la pression constante d’un superviseur, il dépeint les conditions de travail d’une économie de la performance. Licencié après la faillite de son employeur, il a poursuivi ses petits boulots tout en partageant ses réflexions sur internet, jusqu’à ce qu’un éditeur repère son témoignage et l’encourage à en faire un livre.

La parole des livreurs reste peu audible en Chine, où la représentation des travailleurs et l’expression publique sont étroitement encadrées. L’ouvrage de Hu Anyan a néanmoins franchi le filtre de la censure, avec quelques aménagements. Pour de nombreux lecteurs, en particulier parmi les jeunes générations confrontées à la précarisation et à une concurrence accrue sur le marché de l’emploi, ce récit a résonné avec une force rare. Des mesures ont été introduites par les autorités pour améliorer les conditions de la profession, mais les observateurs pointent le statut juridique ambigu de ces millions de travailleurs des plateformes, qui les prive souvent d’une réelle protection sociale.

Désormais à l’abri des difficultés financières, sollicité pour des relectures et des conseils, Hu Anyan reconnaît que sans ce livre, il serait probablement encore sur la route. S’il se dit heureux à l’idée que son témoignage puisse, ne serait-ce que marginalement, améliorer le quotidien de ses anciens collègues, il reste lucide sur les limites de la littérature comme levier de changement social. Il note toutefois, avec une pointe d’espoir, que les clients semblent désormais un peu plus prompts à remercier les livreurs.

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