Planète
Un mois sacré dans la boue, le ramadan des sinistrés marocains
Pour des milliers de familles déplacées par les inondations dans le nord-ouest du Maroc, le mois de jeûne se vit sous des tentes, loin des rituels familiaux et dans l’incertitude du retour.
Sous la toile bleue d’une tente, à la lumière vacillante d’une bougie, le repas de rupture du jeûne n’a rien des agapes traditionnelles. Ahmed El Habachi, artisan de trente-sept ans, partage avec les siens un frugal repas préparé « avec les moyens du bord ». Comme des dizaines d’autres familles, il vit depuis plusieurs semaines dans un camp de fortune établi dans la région de Kénitra, après avoir fui les violentes intempéries de fin janvier. L’odeur de poisson grillé sur de petits réchauds ne parvient pas à masquer le sentiment de précarité qui règne en ce mois de ramadan.
La plupart des habitants évacués ont pu réintégrer leurs logements, mais pour certains, le retour est impossible. Les images sur le téléphone d’Ahmed montrent sa maison à demi-engloutie par la boue, les murs partiellement emportés par le débordement d’une rivière voisine. « Où dormir ? Il faudra deux ou trois mois pour retrouver une vie normale », estime-t-il, résigné. Les distributions d’eau et de denrées organisées dans le camp ne suffisent pas à recréer les conditions d’un ramadan serein. Fatima Laaouj, une sexagénaire, évoque des privations inédites. « Nous manquons de tout, même du lait pour la traditionnelle soupe. Comment en acheter sans travail et avec les terres agricoles dévastées ? »
À quelques kilomètres de là, dans la commune de Mograne, le décor est tout aussi désolant. Les stigmates des inondations sont visibles sur les habitations, avec des murs fissurés et des sols détrempés. Yamna Chtata, une mère de famille, a dû se réfugier chez des voisins, sa maison étant devenue inhabitable. Pour la première fois en vingt ans, elle ne célèbre pas le ramadan chez elle. « Mes filles sont malades à cause de la gravité de la situation », confie-t-elle, la voix tremblante d’émotion. La solidarité villageoise tente de pallier les difficultés, mais les déplacements restent compliqués par la boue omniprésente.
L’angoisse d’un nouvel effondrement plane sur les foyers qui ont pu être réinvestis. Mansour Amrani, agent de sécurité, prépare malgré tout le couscous du vendredi, mais sans la joie des années passées. « Nous avons peur que la maison s’écroule sur nos têtes », murmure-t-il, montrant les fissures qui menacent son logement et l’épicerie qu’il y tenait, aujourd’hui endommagée. L’économie locale est à l’arrêt, les marchés fonctionnent au ralenti, compliquant l’approvisionnement pour le repas du soir.
Pour Abdelmajid Lekihel, commerçant ambulant, la fatigue s’ajoute à la détresse matérielle après des nuits difficiles sous la tente. De retour chez lui, il constate l’isolement imposé par la catastrophe. « La boue empêche d’aller voir un voisin ou un ami. Cette année, nous vivons au jour le jour. » Loin des fastes et de la ferveur habituelle, le ramadan se décline ici en gestes de survie et en attente d’un retour à la normale qui, pour beaucoup, semble encore lointain.
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