Culture
Quand la fiction s’affranchit des frontières
À la Berlinale, des cinéastes déjouent l’impossibilité de tourner sur place pour porter à l’écran des récits intimes, entre exil et résilience.
La promesse d’une fenêtre ouverte sur les cinémas du monde se heurte souvent à des réalités politiques ou sécuritaires qui interdisent tout tournage dans les pays concernés. Confrontés à cette impossibilité, des réalisateurs présentés à Berlin déploient une inventivité remarquable pour préserver l’authenticité de leurs histoires. Leurs solutions, tantôt pragmatiques, tantôt artistiques, redéfinissent les contours de la création cinématographique en situation de contrainte.
Le film d’ouverture, « No Good Men » de Shahrbanoo Sadat, en est une illustration. Cette réalisatrice afghane, installée à Hambourg, n’a jamais pu filmer dans son pays, même avant le retour au pouvoir des talibans. Pour sa comédie romantique située à Kaboul, les projets de tournage au Tadjikistan ou en Jordanie ont échoué. L’œuvre a finalement été réalisée dans le nord de l’Allemagne, avec des réfugiés afghans. Une prison désaffectée de Berlin a servi de décor pour recréer l’aéroport de la capitale, sous un ciel bleu choisi pour évoquer la lumière afghane. Pour la cinéaste, il s’agissait de s’approprier le récit, longtemps monopolisé par des regards extérieurs, et d’affirmer le droit à la fiction face à l’attente documentaire.
La réalisatrice libanaise Danielle Arbid a emprunté une voie technologique pour son film « Only Rebels Win ». Alors que les préparatifs avançaient à Beyrouth, l’escalade des violences à l’automne 2024 a rendu le tournage sur place inconcevable. Refusant de simplement transposer l’histoire dans une autre ville, elle a opté pour un studio en région parisienne. Une équipe restée au Liban a filmé des plans fixes des rues de Beyrouth, ensuite projetés en arrière-plan des scènes tournées en France. Cette démarche, décrite comme un acte de résistance, visait à maintenir à l’écran la présence et la résilience de la capitale libanaise malgré les bombardements.
Une autre approche, plus conceptuelle, est défendue par le réalisateur allemand Ilker Çatak avec « Yellow Letters ». Son récit suit un couple d’artistes turcs mis au ban pour leurs opinions politiques. Bien qu’un tournage en Turquie ait été envisageable, l’équipe a délibérément choisi de filmer en Allemagne, où Berlin devient Ankara et Hambourg se substitue à Istanbul. Ce choix artistique dépasse la simple contrainte pratique. Il entend universaliser le propos, rappelant que les libertés fondamentales, y compris en Occident, ne sont jamais définitivement acquises et peuvent être remises en cause à tout moment. Le film interroge ainsi la fragilité commune des démocraties.
Ces démarches distinctes révèlent une évolution du cinéma contemporain. Là où le tournage est interdit, la création ne s’arrête pas. Elle se réinvente, utilisant l’exil, la technologie ou la transposition symbolique pour continuer à témoigner, à raconter et à questionner, prouvant que l’essence d’une histoire peut survivre bien au-delà des frontières qui voudraient la faire taire.
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