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Les ruines de Daraya, terreau d’une renaissance syrienne

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De retour dans leur ville martyre, des exilés syriens affrontent les décombres avec une détermination farouche. Ils reconstruisent pierre par pierre, animés par l’espoir d’une vie nouvelle sur les cendres du conflit.

Le graffitisur Bilal Shorba contemple, ému, l’une de ses œuvres survivant sur un mur éventré. Cette fresque, qui narrait les métamorphoses douloureuses du soulèvement syrien, a résisté aux assauts. Pour cet ancien combattant rentré d’exil, sa persistance face à la destruction généralisée symbolise une forme de résistance silencieuse. Daraya, cette banlieue de Damas autrefois épicentre de la contestation, porte les stigmates indélébiles d’une guerre implacable. Elle fut le théâtre des premières manifestations pacifiques, puis de campagnes militaires d’une extrême violence, avant d’être soumise à un siège prolongé et finalement vidée de ses habitants.

Aujourd’hui, un mouvement inverse s’amorce. Depuis la chute de l’ancien régime, des milliers de personnes reviennent, souvent après des années passées en Turquie, en Jordanie ou en Europe. Ils retrouvent une cité en lambeaux, où plus de la moitié des bâtiments sont réduits à l’état de gravats. Les réseaux d’eau et d’électricité sont défaillants, les égouts à ciel ouvert. Les quatre hôpitaux de la ville sont hors service, laissant la population sans accès aux soins urgents. Pourtant, au milieu de ce champ de ruines, une activité frénétique redémarre.

Hussam Lahham, figure de la société civile devenue commandant rebelle puis administrateur bénévole, parcourt inlassablement la ville. Il tente de mobiliser des fonds pour la réhabilitation. Son constat est contrasté. Certains quartiers bourdonnent d’une énergie nouvelle, avec des ouvriers sur les toits et des ateliers de menuiserie qui reprennent vie. D’autres ne sont que désolation, avec des immeubles éventrés et des rues désertes. La tâche est immense, mais la motivation semble intacte. Pour beaucoup de ces revenants, il s’agit d’honorer les sacrifices consentis et de recouvrer une part de dignité.

Parmi eux, le docteur Hussam Jamous a rouvert son cabinet. Après une décennie d’exil en Jordanie où il a perdu le droit d’exercer, cet oto-rhino-laryngologiste s’est formé à la médecine esthétique. De retour, il a apposé une plaque sur son local criblé de balles, proposant désormais des injections de botox, une pratique courante à Damas mais nouvelle ici. Il reçoit des centaines de patients, soignant aussi bien des otites d’enfants que des séquelles de torture sur d’anciens détenus. Son retour est un acte de foi, une manière de servir à nouveau son pays.

Cette volonté de contribuer à la reconstruction dépasse le domaine médical. L’équipe du média Enab Baladi, né dans les premières heures du conflit à Daraya, est également de retour. Exilés en Turquie ou en Allemagne, ses journalistes se sont formés auprès de rédactions internationales. Leur site, lancé comme un journal local, est devenu l’un des principaux médias indépendants du pays. Ils couvrent désormais l’ensemble de la Syrie, n’hésitant pas à aborder des sujets sensibles, y compris les dysfonctionnements des nouvelles autorités. Dans les ruines de la maison d’où est sorti le premier numéro, l’un de ses fondateurs espère préserver un espace de liberté dans un pays où la presse a longtemps été muselée.

Le retour s’avère toutefois semé d’embûches pour les familles. Mohammed Nakkash, ancien militaire ayant fui en Turquie, est revenu avec ses deux fils nés en exil. Les enfants, victimes de racisme là-bas, doivent tout réapprendre ici, y compris l’arabe écrit qu’ils ne maîtrisent pas. Le système scolaire, sous-équipé et en manque cruel d’enseignants qualifiés, organise des cours d’alphabétisation pour ces élèves revenus de Jordanie, d’Égypte ou du Liban. La vie quotidienne reste un défi, entre pénurie d’eau potable, coupures d’électricité et conditions d’hygiène précaires.

La municipalité, dirigée par Mohammed Jaanina, est submergée par les demandes. Chaque jour, des familles découvrent leur maison détruite et réclament un abri ou une aide pour reconstruire. Un obstacle majeur se dresse souvent le titre de propriété, perdu dans les tumultes de l’exode. La reconstruction physique s’accompagne d’un travail de mémoire tout aussi essentiel. Au cimetière de la ville, des militants ont réinstallé avec soin les pierres tombales qu’ils avaient enlevées avant l’évacuation de 2016, de peur qu’elles ne soient profanées. Quatre cent vingt-et-une stèles rappellent le nom des habitants morts entre 2012 et 2016.

Amneh Khoulani se recueille sur ces tombes. Trois de ses frères, arrêtés pendant le conflit, ont été exécutés et leurs corps n’ont jamais été rendus à la famille. Le visage de l’un d’eux a été identifié dans les terribles archives dites « César », documentant les morts sous la torture dans les geôles du régime déchu. Devenue membre de la Commission nationale des disparus, cette femme qui vit entre la Syrie et la Grande-Bretagne incarne le combat de milliers de familles pour savoir, pour enterrer leurs morts et obtenir justice. Sur un mur du cimetière, Bilal Shorba a peint une nouvelle fresque. Elle représente une petite fille cueillant des roses pour son père disparu, se demandant où les déposer en l’absence de sépulture. Cette image résume l’ambiguïté du présent à Daraya, entre l’élan de la reconstruction et le poids insoutenable d’un deuil impossible.

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