Société
Le silence brisé des collines kényanes
_**Dans les terres reculées du Kenya, un rite ancestral résiste aux lois et aux campagnes de sensibilisation. Des voix s’élèvent pour dénoncer une réalité que les déclarations officielles peinent à masquer.**_
Le rire forcé de femmes massaï résonne comme une protestation silencieuse. Il répond aux affirmations d’un ancien de la communauté assurant que les mutilations génitales féminines appartiennent au passé. Ces femmes, réunies dans le village d’Entasekera, dans le comté de Narok, connaissent une tout autre vérité. Elles savent que cette pratique, présentée comme un rite de passage, demeure profondément ancrée dans les zones les plus isolées, parfois à quelques heures seulement de la capitale Nairobi. Une infirmière locale évoque un taux de prévalence avoisinant les quatre-vingts pour cent dans certains secteurs, malgré une loi l’interdisant depuis 2011.
Le décalage entre les discours et les faits est criant. Un responsable communautaire affirme que les traditions ont évolué, avant de concéder, presque incidemment, que l’une de ses propres filles a subi cette intervention. Cette contradiction illustre la complexité du combat mené contre une coutume multiséculaire. Plusieurs ethnies perpétuent ces actes, des Massaï, pour qui l’excision est souvent un préalable au mariage, à la diaspora somalienne du nord-est du pays, où le taux dépasse encore quatre-vingt-dix pour cent. Si les chiffres nationaux montrent un recul global, la persistance du phénomène, y compris sous des formes médicalisées en milieu urbain, inquiète les acteurs de terrain.
Les témoignages recueillis décrivent des scènes de violence et de détresse. Une jeune femme se remémore les cris et les luttes qui ont accompagné son excision à l’âge de dix ans. Après des semaines de convalescence, elle a été contrainte à un mariage précoce avant de trouver refuge dans une structure spécialisée. Ce havre de paix, soutenu par des organisations internationales, offre une protection et un accès à l’éducation à des millières de jeunes filles sauvées de ces pratiques. Son fondateur, Patrick Ngigi, évoque les menaces qui pèsent sur son action et pointe la corruption qui entrave l’application de la loi, certains policiers fermant les yeux en échange de pots-de-vin.
Les obstacles sont nombreux. Un officier de police local reconnaît la difficulté de la tâche, d’autant que certaines familles organisent désormais le déplacement de leurs filles dans le pays voisin, la Tanzanie, pour contourner la législation kényane. Il souligne également le poids de l’analphabétisme et des pressions familiales, avouant, fait significatif, avoir lui-même cédé pour ses propres filles afin d’éviter un conflit avec ses aînés. Dans des communautés marquées par la pauvreté et une méfiance historique envers l’ingérence extérieure, le changement des mentalités progresse lentement.
Le personnel soignant est en première ligne pour constater les conséquences physiques. Une infirmière qualifie ces mutilations de « monstrueuses », énumérant les hémorragies, les douleurs aiguës et les infections qui en découlent, souvent provoquées par l’usage de lames non stérilisées. Les séquelles à long terme, comme les fistules ou les complications obstétricales, alourdissent encore le bilan. Pourtant, des lueurs d’espoir persistent. Dans les refuges, des jeunes femmes reprennent le contrôle de leur destin. L’une d’elles, Cecilia, célèbre fièrement l’obtention de son diplôme universitaire, un parcours rendu possible par sa fuite d’un mariage forcé à quinze ans.
Son succès ne efface toutefois pas les fractures familiales. Comme beaucoup d’autres résidentes, elle porte le poids du rejet de certains proches, qui ne lui ont jamais pardonné d’avoir échappé au rite. Le travail des défenseurs des droits semble sans fin. Lors d’une récente assemblée villageoise, des mères sont venues en secret supplier qu’on protège leurs filles, estimant leur sécurité menacée. Ces appels discrets, dans l’ombre des danses traditionnelles et des déclarations officielles, rappellent que le chemin vers l’abandon total de cette pratique reste long et semé d’embûches.
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