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Culture

L’autre carnaval de Rio, celui des écoles de l’ombre

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_**Alors que le Sambodrome s’apprête à vibrer au rythme des plus grandes écoles, d’autres formations, issues des quartiers populaires, préparent leurs défilés loin des projecteurs et du faste financier. Une autre fête, ancrée dans la réalité sociale de la ville, se met en place.**_

Sous un viaduc du quartier de Pilares, au nord de Rio de Janeiro, les percussions résonnent dans un espace aux allures de hangar. Ici, les danseuses peaufinent leurs chorégraphies et les musiciens ajustent leurs rythmes avec une intensité palpable. Pourtant, aucun d’entre eux ne foulera la piste mythique du Sambodrome lors du carnaval officiel. Cet espace, qui sert aussi de parking à une auto-école, est le lieu de vie de l’école de samba Caprichosos de Pilares, l’une des formations les plus modestes de la ville.

Le sol est couvert de pièces de costumes et d’éléments de chars, récupérés auprès d’écoles plus fortunées. Americo Teofilo, qui dirige la batterie de percussionnistes à l’âge de 37 ans, avoue nourrir le rêve de se produire un jour dans l’enceinte prestigieuse. Mais il exprime une fierté certaine à l’idée de défiler prochainement sur l’avenue Intendente Magalhaes, un lieu ouvert à tous et gratuit. Il observe que le Sambodrome est devenu, au fil des ans, un espace de plus en plus élitiste, financièrement inaccessible pour une grande partie de la population.

Autrefois classée parmi les meilleures, Caprichosos de Pilares évolue désormais dans les divisions inférieures du carnaval carioca. Americo Teofilo se souvient d’une époque où sa famille, malgré des revenus modestes, pouvait s’offrir des places au premier rang. Aujourd’hui, le prix d’entrée le moins cher équivaut à une dépense significative au regard du salaire minimum brésilien, sans parler des loges VIP réservées aux célébrités, où l’ambiance s’apparente parfois à une discothèque. Une évolution qui éloigne l’événement de ses origines populaires et afro-brésiliennes.

Le financement public, bien que substantiel, est perçu comme inéquitablement réparti. Henrique Bianchi, membre de la direction de l’école, estime que les divisions inférieures sont quelque peu délaissées, alors qu’elles incarnent les racines mêmes du carnaval. La survie de leur défilé dépend largement de la solidarité et des dons matériels des écoles mieux dotées. Paulinha Peixoto, responsable des danseuses, confirme que les membres doivent souvent puiser dans leurs propres ressources pour financer les costumes ou le maquillage. Elle souligne cependant la passion intacte qui les anime, une samba qui coule dans leurs veines et un amour viscéral pour cette tradition.

Si le rêve du Sambodrome demeure pour beaucoup, une certaine distance s’est installée face à un carnaval perçu comme celui du luxe et des paillettes. Pour les habitants des favelas, qui constituent le cœur battant de ces écoles, la possibilité d’assister au spectacle phare reste un privilège économique hors de portée. Le débat sur l’accessibilité de la fête est reconnu comme légitime par les institutions, qui tentent de concilier croissance économique et préservation des racines culturelles. Sur le terrain, pourtant, le constat est souvent sans appel, laissant une partie de la ville célébrer son carnaval dans l’ombre, mais avec une ferveur intacte.

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