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Deux destins birmans, une nation déchirée

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À la veille d’élections législatives, les parcours antagonistes de la dirigeante emprisonnée Aung San Suu Kyi et du général Min Aung Hlaing, auteur du putsch de 2021, incarnent les fractures profondes de la Birmanie.

La Birmanie s’apprête à organiser un scrutin législatif sous l’égide de la junte militaire, dans un contexte de conflit civil généralisé. Cette consultation intervient trois ans après le renversement du gouvernement civil dirigé par Aung San Suu Kyi par le chef de l’armée, Min Aung Hlaing. Les trajectoires de ces deux figures dominantes, aujourd’hui aux antipodes, résument les tumultes politiques du pays.

Fille du général Aung San, artisan de l’indépendance, Aung San Suu Kyi a émergé sur la scène politique en 1988, à la faveur de soulèvements populaires contre la dictature. Fondatrice de la Ligue nationale pour la démocratie, elle a passé près de quinze années en résidence surveillée, tout en voyant son mouvement remporter des élections que les généraux ont refusé d’honorer. Son prix Nobel de la paix en 1991 a forgé son statut d’icône internationale de la démocratie.

Libérée en 2010, elle accède au Parlement puis conduit son parti à une victoire historique en 2015, devenant de facto la cheffe du gouvernement. Son aura s’est cependant considérablement érodée à l’étranger, notamment en raison de sa gestion de la crise des Rohingyas. En 2017, face aux exactions de l’armée ayant provoqué l’exode de centaines de milliers de membres de cette minorité musulmane, elle a choisi de défendre l’institution militaire devant la Cour internationale de justice, rejetant les accusations de génocide. Son refus de condamner les généraux et un exercice du pouvoir perçu comme autocratique ont contribué à ternir son image.

La large victoire de la LND aux législatives de novembre 2020 a précipité la réaction de l’armée. En février 2021, le général Min Aung Hlaing a orchestré un coup d’État, fait incarcérer la dirigeante et réprimé dans le sang le mouvement de protestation qui a suivi. Âgée de quatre-vingts ans, Aung San Suu Kyi purge désormais une peine de vingt-sept ans de prison à l’issue de procès qualifiés de montés de toutes pièces par les observateurs internationaux. Son influence sur la situation actuelle apparaît marginale, tandis qu’une partie de la population a abandonné le principe de non-violence qu’elle défendait pour prendre les armes contre la junte.

Min Aung Hlaing, commandant en chef des forces armées depuis 2011, a profité de la transition démocratique amorcée cette année-là pour consolider le pouvoir militaire. Cet officier méticuleux, reconnaissable à ses lunettes, a supervisé la modernisation de l’armée grâce à des acquisitions d’équipements auprès de la Russie, de la Chine et d’Israël. Il est surtout identifié comme l’architecte de la campagne de répression de 2017 contre les Rohingyas, qui lui vaut des poursuites pour crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale, accusations qu’il rejette.

Après s’être emparé du pouvoir par la force, il dirige désormais le pays d’une main de fer depuis la capitale Naypyidaw, où il parade régulièrement devant ses troupes. Ses déclarations récentes, laissant entendre sa disponibilité pour assumer des responsabilités politiques si l’État le lui demandait, alimentent les spéculations sur ses ambitions au-delà du uniforme. Les élections à venir, dont l’issue ne fait guère de doute, pourraient offrir une légitimation institutionnelle à son autorité.

Le face-à-face entre ces deux personnalités, l’une enfermée et réduite au silence, l’autre omnipotente, se déroule sur fond de guerre civile. Le scrutin organisé par la junte semble destiné à entériner un nouvel ordre politique dominé par l’armée, loin des aspirations démocratiques qui avaient porté Aung San Suu Kyi au pouvoir.

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