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Un philosophe ukrainien défend l’âme de sa nation par l’édition et la musique

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À Kharkiv, sous les bombes russes, un professeur de philosophie incarne la résilience culturelle de l’Ukraine. Son combat passe par la renaissance de textes oubliés et les mélodies ancestrales de la bandoura.

Les doigts d’Oleksandr Savtchouk caressent les cordes de sa bandoura, cet instrument traditionnel qui résonne comme un défi face à la menace russe. Dans sa librairie de Kharkiv, à quelques kilomètres seulement du front, ce philosophe de quarante-et-un ans mène un combat singulier pour préserver l’héritage culturel ukrainien. La ville, régulièrement frappée par des attaques aériennes lancées depuis le territoire voisin, reste marquée par une forte influence russe que la guerre a paradoxalement contribué à faire reculer.

Dès 2010, bien avant le conflit actuel, cet universitaire s’est mué en éditeur indépendant pour ressusciter des œuvres littéraires ukrainiennes occultées durant la période soviétique. Sa maison d’édition, qu’il dirige seul, a publié deux cents titres représentant soixante mille exemplaires. Une production modeste en volume, mais essentielle pour ceux qui cherchent à retrouver leurs racines nationales. L’invasion de février 2022 a provoqué un regain d’intérêt pour ces publications, particulièrement pour un alphabet illustré de Heorhii Narbut et un ouvrage sur les kobzars, ces troubadours itinérants éliminés sous le régime stalinien.

Le mouvement dépasse aujourd’hui les murs de son établissement. Partout en Ukraine, éditeurs et festivals littéraires participent à cet élan identitaire. En mars dernier, M. Savtchouk a inauguré une librairie baptisée « Book shelter », un abri pour les livres comme pour les esprits, allusion directe aux refuges antiaériens où les habitants se précipitent chaque jour. C’est là qu’il interprète des poèmes de Hryhorii Skovoroda, philosophe du XVIIIe siècle dont le musée fut détruit par les frappes russes en 2022.

Pour l’éditeur, cette destruction s’inscrit dans une longue tradition d’appropriation culturelle. Il compare la situation actuelle à la relation qu’entretenaient jadis les Romains avec la Grèce, une puissance dominatrice s’appropriant l’héritage d’un peuple voisin. Cette conviction anime son travail au quotidien, comme en témoigne la plaque commémorative qu’il a fait apposer en 2020 pour honorer la mémoire de Stefan Taranouchenko, arrêté en 1933 pour avoir documenté des églises en bois promises à la démolition. Ces édifices renaissent aujourd’hui grâce aux publications enrichies de codes QR permettant de les visualiser en trois dimensions.

Les jeunes générations s’approprient progressivement ce patrimoine. Varvara Fomenko, quatorze ans, bénévole dans la librairie, se détourne de la culture russe qui a bercé son enfance. Une prise de conscience encore minoritaire parmi ses camarades, mais significative. Récemment, un passant a spontanément salué l’engagement de M. Savtchouk, lui affirmant que son travail revêtait autant d’importance que celui des forces armées. Un compliment qui, dans un premier temps, a fait sourire l’intéressé, craignant une altercation dans une ville où chaque interaction peut receler des risques.

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